La dépression post-partum et le syndrome du bébé secoué sont deux phénomènes qui touchent à la santé maternelle et infantile. Dans cette interview, Brahimi El Khamsa, présidente de l’association algérienne pour la planification familiale et sage-femme, alerte sur l’importance de sensibiliser et de prendre en charge ces deux problématiques, peu connues et taboues, mais dont les conséquences mettent en danger la vie de la mère et de son enfant.
Interview réalisée par
Yamina Baïr
- Quelles sont les missions de l’association algérienne pour la planification familiale et sage-femme ?
Notre association existe depuis 38 ans. Elle a été créée en 1987. Nos objectifs sont la prévention, la sensibilisation, la l’information et la formation sur la santé maternelle et infantile. Notre travail consiste à préserver la santé maternelle et infantile. Nous disposons actuellement de 17 centres de référence et nous prévoyons d’en créer trois autres prochainement.
Nous sommes partenaires du ministère de la santé et celui des affaires religieuses. Nous formons des Morchidates (guides religieuses) sur la santé reproductive afin de mieux vulgariser au sein de la communauté. Nous avons également inclus des formations dans ce sens, destinées aux personnes en situation de handicap, en utilisant un braille et le langage des sourds-muets.
Nos principales préoccupations sont la dépression postpartum, qui reste peu abordée, ainsi que le syndrome du bébé secoué, qui est une forme de maltraitance infantile méconnue et souvent taboue.
- Qu’est-ce que la dépression postpartum ?
Nous parlons souvent du baby blues qui est un phénomène naturel qui arrive à la mère après la naissance du bébé. La mère pleure sans savoir ce qui lui arrive, alors que cela est dû à un déséquilibre hormonal, caractérisé par une chute des hormones de la grossesse et l’augmentation des hormones de la lactation. Cela engendre une perturbation chez la mère qui va représenter des signes de fatigue, un manque de participation et d’importance à son enfant.

Cet état ne dure que quelques temps, mais au-delà de dix jours, on parle de dépression postpartum qui est plus grave et dangereuse pour la maman et pour le bébé. Cette dépression peut avoir des conséquences graves.
Parmi les symptômes qu’on peut observer un état dépressif, un désintérêt général, un manque d’attention à son enfant, un laisser aller au quotidien. Elle peut également se manifester par des pleurs fréquents, une boulimie ou anorexie, une hyper-insomnie ou une somnolence. Tous ces facteurs doivent nous interpeller et nous devons prendre en compte tous ces symptômes.
- Quelles sont les conséquences d’une absence de prise en charge ?
Si la dépression postpartum n’est pas prise en charge, la mère risque de tuer son bébé ou de se suicider. Notre devoir est de détecter le plus tôt possible ces signes et d’orienter la personne concernée vers une prise en charge. Si cette dépression n’est pas traitée, elle peut conduire à une psychose puerpérale, qui est plus dangereuse et qui ne relève pas de notre domaine, mais plutôt de celui de la psychologie et de la psychiatrie.
Nous appelons également la famille à entourer la mère et à rester vigilante face aux signes de stress et de fatigue, surtout chez les primipares. 16 % des femmes et 1 % des hommes souffrent de dépression post-partum. Ce phénomène est souvent lié au stress de l’arrivée du bébé, qui perturbe le lien affectif entre la mère et son conjoint.
Nous avons demandé au ministère de la Santé d’ajouter une consultation, huit mois après l’accouchement, spécifiquement dédiée à la dépression post-partum sur le carnet de maternité. Nous avons aussi proposé l’inclusion du syndrome du bébé secoué, qui est mal connu des pédiatres et des parents.

- Qu’est-ce que le syndrome du bébé secoué ?
Il s’agit de la maltraitance de l’enfant d’une manière involontaire. Cela concerne souvent le jeune couple qui vient d’avoir un enfant et qui n’est pas préparé à cette naissance. La durée des pleurs d’un bébé est de trois heures par jour. Face à ses pleurs incessants, la mère a beau cajoler son enfant, lui donner le biberon ou le sein, mais en vain. Exaspérée et ne comprenant pas quoi faire, elle commet l’irréparable : elle lui met les bras derrière le dos et commence à le secouer pour le calmer. Il faut savoir que le cerveau d’un bébé est tout petit. Chaque secouement, d’avant en arrière, provoque une petite hémorragie, et nous avons un capital de neurones. Si un neurone est touché c’est irréversible. Plus le secouement est violent, plus l’hémorragie est importante et plus le handicap est grave. Cela peut entraîner une surdité, une cécité, un handicap mental, des retards psychologiques qui affectent la scolarité, voire un retard mental sévère. Et dans les cas les plus graves, cela peut conduire au décès.
- Comment reconnaître ce syndrome ?
Je demande à toutes les mamans quand elles déposent leurs bébés dans une crèche ou bien chez la nourrice, de regarder dans quel état elles ont laissé leur enfant et dans quel état elles l’ont récupéré. On risque de leur dire que le bébé a bien dormi et qu’il ne s’est pas réveillé toute la journée.
Malheureusement, tous les pédiatres ne sont pas formés à ce phénomène, et en l’absence de symptômes visibles, des examens approfondis sont nécessaires. Seule l’IRM peut révéler les lésions cérébrales. Cela représente une lourde charge sociétale et économique. C’est malheureux pour un enfant, qui vient au monde en parfaite santé, qu’un geste de colère puisse le transformer en un handicapé.
Y. B.
