Aller au contenu
Dr. Lyès Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique

Dr. Lyès Merabet : «Le burn-out doit être reconnu comme une maladie professionnelle»

Alors que de plus en plus de praticiens évoquent un véritable épuisement professionnel, le président du Syndicat national des praticiens de la santé publique tire la sonnette d’alarme. Dans cet entretien, il revient sur les causes profondes du burn-out, l’absence de reconnaissance officielle et les attentes du corps médical.

Propos recueillis par Rania N.

  • De plus en plus de praticiens évoquent un épuisement profond, un véritable burn-out. Comment décririez-vous aujourd’hui le moral du personnel de santé publique en Algérie ?

Personnellement, je préfère parler de facteurs de motivation professionnelle pour le personnel de santé, notamment les médecins généralistes et spécialistes que je représente au sein du Syndicat national des praticiens de la santé publique.

La motivation du personnel soignant dépend de plusieurs paramètres : le cadre réglementaire de l’emploi, le déroulement de la carrière, le volume horaire, les conditions de travail, ainsi que la reconnaissance sociale et les droits jusqu’à la retraite.

À partir de ces éléments, on constate un état d’esprit général de non-satisfaction, disproportionné par rapport au niveau d’études et aux efforts fournis quotidiennement.

Cette situation a des répercussions psychiques et physiques importantes, responsables du syndrome de burn-out dont souffrent de nombreux professionnels, souvent dans l’indifférence de l’administration, faute de reconnaissance de ce trouble comme maladie professionnelle.

  • Disposez-vous d’éléments concrets qui confirment l’ampleur de ce phénomène dans nos hôpitaux ?

Malheureusement non, car notre organisation syndicale ne dispose pas d’un outil d’évaluation systématique.

Cependant, nous avons constaté une augmentation notable des cas de décès ou de graves problèmes de santé chez des médecins généralistes et spécialistes, sur leur lieu de travail ou juste après leurs gardes, notamment dans les services d’urgences, de chirurgie ou de réanimation.

Durant la pandémie de Covid-19, les cas présentant des signes de burn-out ont fortement augmenté. Nous avons alerté les autorités sanitaires et saisi le président de la République pour que le Covid-19 et le burn-out soient reconnus comme maladies professionnelles.

Une enquête devait être diligentée par le ministère de la Santé, mais elle n’a, à ce jour, pas connu de suite concrète.

  • Quelles sont, selon vous, les principales causes de cet épuisement ?

Elles sont multiples. D’abord, il faut considérer la dimension psychologique individuelle, mais aussi les conditions et la charge de travail, le stress professionnel et la désorganisation du parcours de soins, qui engendrent des tensions entre les soignants et les patients ou leurs accompagnateurs.

Lire aussi : Dr. Tahar Boudjema, résident en psychiatrie : «Le burn-out fragilise profondément les soignants et menace la qualité des soins»

S’ajoute une composante physique, liée à l’enchaînement des gardes et à la double activité dans le public et le privé. Beaucoup de praticiens cumulent ces postes pour améliorer leurs revenus, au détriment de leur santé.

  • Les soignants dénoncent souvent des gardes interminables et un manque de moyens. Est-ce la réalité quotidienne ?

C’est effectivement une réalité vécue dans de nombreux établissements, même si ce n’est pas la seule cause du burn-out. Comme je l’ai évoqué, d’autres facteurs liés à l’organisation et à la reconnaissance professionnelle jouent également un rôle important.

  • Le déséquilibre entre vie professionnelle et vie familiale est-il un facteur aggravant ?

Absolument. Ce déséquilibre est un facteur essentiel qui peut provoquer un état de détresse émotionnelle et mentale.

C’est pourquoi nous demandons la reconnaissance officielle du burn-out comme maladie professionnelle, avec un suivi psychologique régulier pour les personnels exposés à des activités à haut risque, comme les urgences, la réanimation ou les blocs opératoires.

  • Comment la fuite des compétences vers le privé ou l’étranger aggrave-t-elle la situation ?

C’est un phénomène circulaire : la dégradation des conditions socioprofessionnelles pousse les praticiens à quitter le secteur public pour rejoindre le privé ou s’expatrier.

Ce départ massif alourdit la charge de travail de ceux qui restent, augmentant encore le stress, la pression et les risques d’erreur médicale.

C’est un cercle vicieux qui entretient et amplifie le burn-out dans nos structures publiques.

  • Le burn-out devrait-il être reconnu officiellement comme maladie professionnelle ?

Oui, absolument. C’est une revendication majeure de notre syndicat. Cette reconnaissance permettrait de protéger les praticiens et d’instaurer un suivi médical adapté, tout en réduisant la stigmatisation autour de la souffrance psychique.

Lire aussi : Burn-out des médecins : Un mal professionnel encore sous-estimé en Algérie

  • Une concertation avec les autorités est-elle engagée pour améliorer le bien-être du personnel médical ?

Nous l’espérons. Le dialogue avec la tutelle vient d’être relancé à la faveur d’une audience que nous a accordée le ministre de la Santé, Pr Aït Messaoudene. Nous gardons espoir que cette concertation aboutisse à une reconnaissance légitime du burn-out et à des mesures concrètes pour le bien-être du corps soignant.

  • Quelles mesures attendez-vous concrètement de l’État ?

Nous attendons que les engagements du président de la République se traduisent sur le terrain par une véritable refonte du système de santé.Cela passe par l’amélioration des conditions de travail, la revalorisation salariale, et l’adoption de statuts particuliers propres au secteur de la santé, reconnaissant la spécificité et les exigences du métier de soignant.

R. N.

error: Content is protected !!