À l’occasion d’une journée de formation médicale continue organisée dans le cadre d’Octobre Rose sur l’actualité anatomopathologique dans le cancer du sein, le Pr Khadidja Mokhaddam, chef du service d’anatomie, de cytologie pathologiques et de pathologie moléculaire du CHU de Douéra, fait le point sur les avancées de la spécialité. Entre classification OMS 2026, médecine de précision et défis quotidiens de terrain, entretien exclusif.
Interview réalisée
par Djamila Kourta
Vous avez récemment réuni de nombreux cliniciens — oncologues, radiothérapeutes, chirurgiens-sénologues et gynécologues — autour des nouveautés anatomopathologiques du cancer du sein. Quels étaient les messages clés de cette journée de formation ?
L’objectif principal était de partager les nouveautés de la dernière classification de l’OMS de 2026. Nous avons insisté sur les modalités de prélèvement, la typologie tumorale et la prise en charge spécifique des patientes ayant bénéficié d’un traitement néoadjuvant. Au-delà des aspects morphologiques, il est primordial d’intégrer les classifications moléculaires actuelles, car nous sommes de plus en plus ancrés dans une démarche de médecine de précision. Nous avons d’ailleurs profité de cette rencontre pour présenter notre première expérience concernant la recherche des mutations du gène PI3K dans le cancer du sein métastatique, chez les patientes récepteurs hormonaux positifs et HER2 négatifs, en perspective d’une utilisation ciblée de nouveaux traitements.
Vous avez insisté sur les nouveautés de la classification de l’OMS 2026 pour le cancer du sein. En quoi cette nouvelle édition modifie-t-elle concrètement la pratique des anatomopathologistes ?
Cette 6ᵉ édition de la classification des tumeurs du sein de l’OMS introduit des changements diagnostiques et biologiques majeurs. Pour nos services de pathologie, cela nécessite une adaptation profonde : il nous faut actualiser nos référentiels diagnostiques, harmoniser la standardisation des biomarqueurs — en particulier pour HER2 —, et adapter nos comptes rendus ainsi que nos systèmes informatiques et de codification. C’est pourquoi une formation continue des anatomopathologistes est aujourd’hui indispensable pour maîtriser ces nouvelles entités, comprendre les modifications des critères histologiques et garantir des pratiques homogènes.
Quels sont les impacts directs de ces évolutions sur la prise en charge thérapeutique des patientes ?

Les retombées cliniques sont directes et fondamentales. Cette classification permet d’abord un diagnostic beaucoup plus précis, offrant une meilleure identification des sous-types tumoraux et de leur comportement biologique. Ensuite, elle permet d’affiner l’évaluation pronostique pour mieux estimer le risque évolutif et de récidive. Enfin, elle est un levier majeur pour le traitement personnalisé en orientant au plus juste les décisions thérapeutiques, qu’il s’agisse de l’hormonothérapie, des thérapies ciblées, de la chimiothérapie ou de l’immunothérapie.
Comment la biologie moléculaire a-t-elle transformé concrètement le travail du pathologiste et le parcours des patientes ?
La biologie moléculaire a complètement redéfini notre approche. Aujourd’hui, un pathologiste est pleinement conscient qu’il ne peut pas délivrer un diagnostic de cancer du sein sans y associer un profil complet. Le compte-rendu doit obligatoirement intégrer le statut hormonal — récepteurs œstrogéniques, progestérogéniques, HER2 —, ainsi que l’index de prolifération Ki-67. C’est un acquis non négociable. Par la suite, nous devons fournir tous les éléments histopronostiques indispensables, car les protocoles thérapeutiques des cliniciens suivent directement nos données anapath. Nous devons répondre avec précision aux questions des thérapeutes pour qu’ils puissent ajuster leurs traitements.
Ces nouveautés ont-elles également des répercussions au niveau de la santé publique et des registres du cancer ?
Absolument. Les changements apportés par l’OMS 2026 auront des conséquences directes sur la codification morphologique des cancers, le suivi des nouveaux sous-types tumoraux, la comparabilité des données épidémiologiques dans le temps, ainsi que sur la qualité et l’harmonisation des données entre les différents registres. La sensibilisation des responsables de ces structures et la formation des équipes sont donc la clé pour assurer une transition harmonieuse et garantir la fiabilité de notre cartographie sanitaire nationale.
Pour réaliser ces analyses de pointe, disposez-vous toujours des moyens nécessaires, notamment en réactifs ?
Un service d’anatomopathologie doit obligatoirement disposer d’un socle minimal de réactifs et d’équipements pour fonctionner, et ce minimum ne devrait pas être négociable. Lorsque nous plaidons pour des circuits dédiés ou de meilleures conditions, ce n’est pas par confort : notre mission est de fournir un diagnostic fiable. Derrière chaque résultat se cache une décision thérapeutique et, parfois, une chance de guérison. Les réactifs sont une nécessité absolue, pas un luxe. Malheureusement, nous traversons parfois des tensions d’approvisionnement, obligeant les équipes à faire preuve de solidarité entre structures pour éviter toute interruption d’activité.
Quelles sont les conséquences de ces ruptures sur la prise en charge ?
Lorsqu’un examen moléculaire ne peut être réalisé faute de réactifs, nous ne pouvons pas déterminer si un patient est éligible à une thérapie ciblée. En pratique, cela revient à lui dire que son traitement ne peut pas être adapté au moment crucial où il en a besoin. Face à l’augmentation des cancers, le système de santé doit répondre à ces impératifs. Demander un réactif pour caractériser une tumeur, c’est exactement la même urgence médicale que de demander un dosage pour diagnostiquer une anémie grave.
Vous insistez également sur la règle absolue d’obtenir une preuve histologique avant d’engager tout traitement…
Absolument. En oncologie, on ne peut pas traiter un patient à l’aveugle. Le diagnostic histologique est fondamental pour confirmer la nature de la tumeur. Commencer un traitement sans cette preuve préalable expose le patient à un risque de résistance. Si l’on doit reprendre les investigations par une biopsie après coup, il est souvent trop tard : les traitements antérieurs ont déjà altéré le profil biologique et moléculaire de la tumeur.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour votre service au CHU de Douéra face à ces défis croissants ?
Notre ambition est de continuer à faire progresser la médecine de précision en intégrant de nouvelles techniques de diagnostic encore plus pointues. Le débat constructif que nous avons eu avec les oncologues, radiothéphapeutes, chirurgiens-sénologues et gynécologues lors de cette journée montre que la synergie pluridisciplinaire est la clé. Le dialogue doit rester permanent entre équipes médicales et administratives pour faire face aux défis de la santé publique en Algérie et offrir à chaque patient des soins rapides, modernes et ultra-personnalisés.
D.K
