Alors que les actes de médecine esthétique se multiplient en Algérie, leur encadrement juridique reste quasi inexistant. Une situation qui favorise l’apparition de pratiques à haut risque, souvent exercées par des personnes non qualifiées dans des lieux inadaptés. Le Dr Linda Omnia, médecin esthétique, tire la sonnette d’alarme. Elle dénonce un véritable fléau sanitaire et appelle à une réglementation urgente pour protéger les patient(e)s et préserver l’éthique médicale.
- On observe que certains actes médicaux esthétiques sont pratiqués dans des salons de beauté ou à domicile. Quelles sont les dérives les plus fréquentes que vous constatez ?
Effectivement, on observe aujourd’hui que certains actes médico-esthétiques sont réalisés dans des salons de beauté ou même à domicile. Ces pratiques sont extrêmement préoccupantes, car les dérives sont fréquentes et parfois graves.
Il faut le rappeler : la médecine esthétique est un acte médical. Par définition, elle doit être pratiquée par un médecin diplômé, avec au moins sept années d’études, une formation spécifique en médecine esthétique, et une solide expérience. Faire des injections, par exemple, n’est pas anodin. L’acide hyaluronique, très utilisé, requiert des précautions strictes.
A lire aussi : Instituts de beauté illégaux : la face cachée d’un business dangereux
Une connaissance fine de l’anatomie faciale est indispensable. Ce n’est pas une science exacte : chaque visage est unique, et une simple erreur peut provoquer des conséquences dramatiques.
Parmi les complications fréquentes : infections, nécroses (destruction de tissus), brûlures, voire atteintes irréversibles. Lorsqu’ils sont pratiqués par des personnes non qualifiées, ces actes relèvent de l’exercice illégal de la médecine. Il est donc crucial de distinguer l’esthétique (pratiquée par des esthéticiennes) de la médecine esthétique (réservée aux médecins).
Même un médecin généraliste non formé spécifiquement peut commettre des erreurs. La sécurité des patients doit toujours passer avant tout.
- Quels sont les dangers pour la santé des patient(e)s lorsque ces actes sont réalisés par du personnel non médical ?
Ils sont nombreux et bien réels. Une injection mal réalisée peut entraîner une nécrose du nez, des lèvres ou d’autres zones sensibles. Cela peut être irréversible. Je pense notamment à une patiente injectée dans les fesses par une personne non diplômée : elle a développé une grave infection, devenue septicémie. Elle a été hospitalisée en urgence. Sans intervention rapide, elle aurait pu mourir.
Confier son corps à un non-professionnel, c’est un risque immense. Il y a aussi les brûlures par peeling mal fait, les lésions au laser, ou même des actes chirurgicaux illégaux comme le lipofilling ou la création de fossettes.
Pire encore, ces intervenants n’ont aucune notion des risques. Ils injectent à l’aveugle, sans cadre médical, exposant les patient(e)s à des séquelles durables. Dans les congrès internationaux, plus de 50 % des conférences sont consacrées aux complications. C’est une preuve que même les professionnels formés doivent continuellement se perfectionner.
Une anecdote marquante : une architecte m’a contactée pour suivre une formation en injections. Cela montre à quel point ces pratiques sont aujourd’hui banalisées à tort.
- Avez-vous été confrontée personnellement à des cas de complications graves liées à ce type de pratiques ?
Oui, à plusieurs reprises. Le cas le plus grave : une patiente injectée dans les fesses avec de l’acide hyaluronique par un non professionnel. Elle a développé une septicémie. Une hospitalisation d’urgence a été nécessaire pour lui sauver la vie.
Autre exemple : une femme a failli perdre son nez après une injection mal faite. Elle a souffert d’une nécrose sévère. Grâce à une prise en charge multidisciplinaire et quatre mois de soins, nous avons réussi à sauver son nez — presque un miracle.
J’ai aussi vu des brûlures profondes dues à des peelings ou lasers mal utilisés. Aujourd’hui, je refuse parfois de prendre en charge ces complications, car légalement, c’est souvent le dernier praticien qui est tenu responsable. C’est injuste, mais c’est la réalité.

- Pourquoi, selon vous, les patient(e)s acceptent-ils de se faire injecter dans des lieux non médicalisés ?
Principalement à cause de la publicité. Les non-médecins savent très bien se vendre sur les réseaux sociaux. Ils proposent des prix cassés, des promotions, des produits sans traçabilité, souvent de mauvaise qualité.
Nous, médecins, sommes soumis à une stricte déontologie : nous n’avons pas le droit de faire de publicité commerciale. Certains vont jusqu’à pratiquer du PRP (plasma riche en plaquettes), ce qui est interdit en dehors d’un environnement médical sécurisé. J’ai vu des injections faites sans gants, dans des salons de coiffure. C’est un danger pour le patient… et pour l’intervenant.
Le problème, c’est qu’il n’y a plus de limite. Le moindre coût attire, et les patient(e)s, mal informés, pensent faire une bonne affaire. Mais les conséquences peuvent être dramatiques.
- Que faudrait-il changer ou mettre en place en priorité pour mieux encadrer la médecine esthétique en Algérie ?
Il faut absolument une réglementation stricte et claire. Des lois doivent être votées pour interdire ces pratiques illégales et contrôler rigoureusement les établissements non médicaux. Les médecins doivent eux aussi être encadrés : une formation reconnue, validée, avec des exigences de compétence et d’expérience.
Aujourd’hui, nous évoluons dans un vide juridique. Mais des réunions sont en cours pour avancer vers un cadre légal digne de ce nom. Il est également crucial de mettre fin aux formations sauvages, où l’on voit même des esthéticiennes intervenir dans des congrès ou se former aux injections. C’est inacceptable.
La médecine esthétique mérite un encadrement à la hauteur de notre pays. Il en va de la sécurité des patient(e)s, et de la crédibilité de toute une profession.
Rania N.
