Invisible pour une grande partie de l’opinion publique, la toxicomanie s’impose pourtant comme l’un des vecteurs les plus actifs de transmission des hépatites virales en Algérie. Sur le terrain, les associations spécialisées dressent un constat alarmant : la propagation se poursuit à un rythme soutenu, tandis que les dispositifs de prévention et de prise en charge peinent à suivre.
Pour Yacine Zaoui, chargé du suivi et de l’évaluation au sein de Aids Algérie, la situation est devenue critique. «Nous faisons face à une dynamique de contamination très forte. De nombreuses personnes consommatrices de drogues injectables restent totalement en dehors des circuits de soins», alerte-t-il, lors d’une rencontre médias consacrée à l’impact des 10 ans d’engagement par les laboratoires Beker dans la lutte contre les hépatites virales.
Dépistage : une réalité bien plus grave que les chiffres
En 2025, l’association a multiplié les interventions de prévention, de sensibilisation et de dépistage dans plusieurs wilayas. Plus de 700 actions ont été menées, permettant de dépister plus de 1 200 personnes au cours des derniers mois. Le résultat est sans appel : près de 700 cas positifs aux hépatites virales ont été détectés.
Des données qui, selon les acteurs de terrain, ne représentent qu’une fraction de la réalité. «Une large partie de cette population demeure invisible, hors de portée des statistiques officielles», souligne M. Zaoui.
Des usagers en marge du système de santé
La plupart des usagers de drogues injectables vivent dans une extrême précarité : rues, quartiers populaires, zones périphériques ou points de regroupement informels. En rupture avec les structures sanitaires et sociales, ils échappent aux dispositifs classiques de prévention.
Les estimations recueillies sur le terrain indiquent qu’environ 70% de ces usagers n’ont aucun accès régulier aux moyens de protection. Le partage de seringues reste courant, multipliant les risques de transmission des hépatites et d’autres infections graves.
Réduction des risques : une réponse encore trop limitée
Pour contenir la propagation, Aids Algérie mise sur la réduction des risques. En 2024, plus de 30 000 seringues stériles ont été distribuées via des points fixes installés dans les zones les plus exposées.

Mais face à l’ampleur du phénomène, ces efforts restent insuffisants. «Pour espérer un impact réel, il faudrait dépasser le million de seringues distribuées chaque année», insiste le responsable associatif, pointant une demande en constante augmentation.
Un accès aux soins semé d’obstacles
La prévention n’est pas le seul défi. L’orientation vers les structures de soins constitue un parcours souvent décourageant : examens multiples, démarches administratives complexes, déplacements entre plusieurs établissements. Pour des personnes vivant dans la précarité, ces contraintes deviennent un frein majeur à toute prise en charge.
L’urgence d’un changement de stratégie
Pour les professionnels de santé et les associations, la lutte contre la toxicomanie ne peut plus se limiter à des interventions ponctuelles. Elle doit s’inscrire dans une stratégie nationale globale, intégrant pleinement la réduction des risques, l’accès simplifié aux soins et une coordination renforcée entre les acteurs du terrain et les structures sanitaires.
«Sans un investissement massif dans la prévention et une prise en charge adaptée à la réalité des usagers, la toxicomanie injectable continuera d’alimenter silencieusement la propagation des hépatites», avertit M. Yacine Zaoui.
Rania N.
