Vaccination dès la naissance, accès aux traitements génériques, révolution du diagnostic non invasif… Après vingt ans de lutte, l’Algérie affiche des résultats historiques contre les hépatites virales. Le Pr. Nabil Debzi, chef de service des maladies du foie au CHU Mustapha Pacha, dresse un état des lieux sans concession : si les virus B et C reculent nettement, de nouveaux défis liés aux comportements à risque et au mode de vie menacent les progrès accomplis.
Il y a encore trois décennies, les hépatites virales représentaient une impasse thérapeutique. «Au début des années 1990, les chances de réponse au traitement ne dépassaient pas 5 %», se souvient le Pr. Debzi, lors d’une rencontre médias organisée par les laboratoires Beker. À cette époque, les traitements étaient lourds, peu efficaces, et les complications fréquentes.
Aujourd’hui, le paradigme a totalement changé. «Nous ne parlons plus seulement de prise en charge, mais d’élimination», affirme le spécialiste. Conformément aux objectifs internationaux, l’Algérie vise une réduction de 90 % des nouvelles infections et une baisse de 65 % de la mortalité liée aux hépatites, avec une échéance fixée entre 2026 et 2030.
Médicaments locaux et diagnostic moderne : les clés du succès
Cette avancée repose sur deux leviers majeurs. Le premier est la production nationale de médicaments antiviraux, qui a permis de démocratiser l’accès aux traitements tout en réduisant fortement la charge financière pour l’État.
Les génériques produits localement répondent aujourd’hui aux standards internationaux, y compris pour les patients présentant des pathologies associées comme l’insuffisance rénale ou l’ostéoporose.
Le second levier est la modernisation du diagnostic, avec l’introduction d’outils non invasifs comme le FibroScan. Cette technologie évalue la fibrose hépatique sans biopsie. «On peut comparer le foie à une éponge : plus elle est dure, plus la maladie est avancée», explique le professeur.
Désormais, le diagnostic ne se limite plus à la détection du virus : il inclut l’évaluation précise de l’atteinte hépatique, indispensable pour adapter le traitement et prévenir les complications.
Hépatite B : la vaccination, un tournant décisif
L’Algérie est aujourd’hui citée comme modèle en Afrique dans la lutte contre l’hépatite B. L’introduction de la vaccination à la naissance, le 1er janvier 2003, a marqué un tournant historique. «J’étais présent lors du lancement officiel du vaccin. Vingt-deux ans plus tard, les résultats sont indiscutables», souligne le Pr. Debzi.
Cette stratégie a permis de réduire drastiquement la transmission mère-enfant et de freiner la circulation du virus dans la population générale. Le vaccin contre l’hépatite B protège également contre l’hépatite D, l’une des formes les plus sévères. Lorsqu’il est correctement administré, son efficacité dépasse 95 %.
Des indicateurs encourageants malgré les défis du terrain
Dans un pays aussi vaste que l’Algérie, l’évaluation épidémiologique reste complexe, notamment en raison des disparités régionales et de l’accès inégal aux outils numériques. Les grandes études nationales sont difficiles à mener, mais les indicateurs disponibles convergent vers une tendance positive.
Le Pr. Debzi salue notamment les travaux de modélisation menés par l’Institut Pasteur, qui confirment le recul significatif de l’hépatite B. «La vaccination progresse, la maladie recule, et les résultats sont là», affirme-t-il avec confiance.
À l’horizon 2030, l’Algérie ambitionne de traiter au moins 80 % des personnes infectées. «Traiter un patient sur dix ne suffit pas. Seule une couverture massive permet un impact durable», insiste le spécialiste.
Nouvelles menaces : toxicomanie et maladies du mode de vie
Si les hépatites virales classiques sont en voie de contrôle, de nouveaux dangers émergent. Le Pr. Debzi alerte sur la recrudescence de la transmission parentérale liée à la toxicomanie, qu’il qualifie de «véritable fléau touchant une partie importante de la jeunesse ».
Autre préoccupation majeure : les maladies hépatiques métaboliques, liées à la sédentarité, à l’obésité et à la consommation excessive de sucres et de graisses. Contrairement aux hépatites virales, aucun vaccin n’existe contre ces pathologies. « L’éducation sanitaire et la prévention sont nos seules armes », prévient-il, appelant à réduire la consommation de sucre et à encourager l’activité physique.
Encadré – Hépatites : comprendre les modes de transmission
Pour une prévention efficace, il est essentiel de connaître les voies de transmission :
Transmission verticale : de la mère à l’enfant lors de l’accouchement, d’où l’importance de la vaccination dès la naissance.
Transmission horizontale : au sein de l’entourage proche, via le partage d’objets personnels (rasoirs, brosses à dents).
Transmission parentérale : contact avec du sang contaminé (injections, matériel médical non stérilisé, toxicomanie).
Transmission sexuelle : particulièrement élevée pour l’hépatite B, un virus très résistant et contagieux.
Au-delà des virus, les excès alimentaires favorisent aujourd’hui la maladie du foie gras, une menace métabolique en forte progression.
Rania N.
