Dans cet entretien exclusif, le président de l’ADPHA, M. Maamar Chemlal, revient sur les enjeux majeurs du secteur de la distribution pharmaceutique en Algérie. Face aux défis de transparence, d’équité et d’efficacité, il détaille les réformes indispensables pour assurer un approvisionnement fiable et durable des médicaments à l’échelle nationale. Il plaide une nouvelle ère de transparence fondée sur une réforme réglementaire et l’assainissement du secteur.
Propos recueillis
par Djamila Kourta
Le circuit de distribution constitue “un maillon central” dans la chaîne d’approvisionnement et “un levier” pour la maîtrise de la disponibilité produits pharmaceutiques. Quel constat établiriez-vous quant à l’exercice de ce métier en Algérie ?
En Algérie, le métier de distributeur pharmaceutique évolue dans un contexte difficile: distances importantes, contraintes géographiques et logistiques, réglementation stricte, et forte densité d’officines. Malgré ces défis, les distributeurs assurent un rôle essentiel en garantissant une distribution équitable des médicaments sur tout le territoire, contribuant activement à la stabilité du système de santé national.
Pour renforcer cette mission, des efforts restent nécessaires en matière de logistique, de coordination et de modernisation, avec le soutien des autorités de régulation et des acteurs de la chaîne pharmaceutique
Le ministère œuvre à structurer et réguler ce secteur, qu’en pensez-vous?
Depuis sa création, le ministère de l’Industrie pharmaceutique a permis des avancées importantes sur les plans réglementaire et organisationnel, posant les bases d’un secteur structuré et ambitieux pour le développement du secteur pharmaceutique national. Ces dernières années, on constate un certain ralentissement dans la mise à jour des textes réglementaires et dans l’adaptation aux évolutions du marché pharmaceutique en Algérie.
Cette situation pourrait s’expliquer, en partie, par les changements fréquents à la tête des différents départements du ministère. Dans un secteur aussi stratégique que celui du médicament, qui nécessite anticipation, souplesse réglementaire et vision à long terme, il apparaît essentiel de renforcer la stabilité et la continuité de la gouvernance, tout en maintenant un dialogue ouvert avec les acteurs de terrain, afin de répondre efficacement aux enjeux de santé publique et de consolider une politique pharmaceutique pérenne.
Peut-on dire que tous les établissements pharmaceutiques de distribution se sont conformés aux standards internationaux, en ayant l’obligation de constituer un stock stratégique de 30 jours et d’assurer une distribution des 2/3 de la nomenclature nationale des produits pharmaceutiques et des dispositifs médicaux conformément à la nouvelle réglementation promulguée en 2022 ?
La majorité des distributeurs pharmaceutiques, notamment les membres de l’ADPHA, respectent la charte éthique et les exigences réglementaires en vigueur, incluant les bonnes pratiques de distribution, le maintien d’un stock de sécurité de 30 jours et la couverture d’au moins deux tiers de la nomenclature nationale.
Cet engagement place leur activité à un niveau conforme aux standards internationaux, assurant la disponibilité, la traçabilité et la sécurité des médicaments.
Toutefois, le cadre réglementaire mérite d’être renforcé, notamment par une révision ciblée du cahier des charges et une meilleure application sur le terrain, afin de faire face aux défis actuels du secteur pharmaceutique national .
Certains distributeurs adopteraient des pratiques commerciales non conformes, telles que la rétention de produits ou les ventes conditionnées, comme l’a récemment dénoncé le président du SNAPO, évoquant des taux de disponibilité largement en deçà des exigences réglementaires. Que pensez-vous de ces dérives persistantes ?
Le secteur de la distribution pharmaceutique en Algérie est considéré comme l’un des plus organisés et transparents, grâce à un encadrement réglementaire solide et à l’implication des acteurs, notamment ceux de l’ADPHA. Il assure la disponibilité, la traçabilité et la conformité des médicaments.
Cependant, certaines critiques du SNAPO nécessitent une analyse objective. Plusieurs défis structurels subsistent :
Confusion entre régulation et rétention : Réguler l’accès aux médicaments en tension n’est pas une rétention illégale, mais une mesure de gestion responsable. Il est fondamental de ne pas assimiler à tort les mesures de régulation, notamment en période de tension sur certains produits, à des actes de rétention volontaire.
Réguler la distribution de médicaments en tension est une pratique responsable, visant à garantir un accès équitable sur l’ensemble du territoire et à prévenir les ruptures critiques.
Absence de régulation entre distributeurs : Le manque d’encadrement des reventes entre distributeurs nuit à l’équilibre territorial et à la traçabilité. Malgré les nombreuses sollicitations de l’ADPHA, les autorités de tutelle tardent à mettre en place un encadrement clair des opérations de revente entre établissements de distribution.
Une telle régulation permettrait non seulement une meilleure répartition géographique des produits, mais aussi une traçabilité renforcée, facteur clé dans la lutte contre les déséquilibres d’approvisionnement.
Croissance non encadrée des groupements de pharmacies : Sans cadre juridique clair, cela favorise des pratiques déséquilibrées, au détriment des petites officines. Le développement rapide de groupements de pharmacies d’officine, en l’absence de cadre juridique spécifique et de règles de transparence, contribue à des pratiques de distribution non maîtrisées.
Cela accentue les inégalités d’accès, notamment pour les petites pharmacies, et participe à la concentration des stocks sur certains segments du marché.
Manque d’implication des laboratoires : Les laboratoires, bien qu’acteurs majeurs de la chaîne pharmaceutique, sont souvent insuffisamment impliqués dans le contrôle du parcours de leurs produits jusqu’au patient final.
Cette absence de suivi actif nuit à la cohérence globale du système et limite les possibilités de réponse rapide face aux perturbations du marché. Leur faible suivi des produits nuit à la cohérence et à la réactivité de la chaîne.
Quelles solutions proposeriez vous pour mettre fin à ce fléau ?
Pour remédier aux dérives, le ministère a lancé, avec le SNAPO, une opération de nettoyage du secteur via une liste noire et des retraits d’agréments, une mesure soutenue par l’ADPHA.
L’association propose également :
- De geler les nouveaux agréments jusqu’à l’établissement d’une cartographie nationale des besoins.
- De ne pas renouveler les agréments temporaires des distributeurs inactifs.
- De retirer les agréments des établissements non conformes ou absents du système de traçabilité.Ces actions visent à renforcer l’efficacité, l’équité et la transparence du réseau de distribution en Algérie.
Le ministère de l’industrie pharmaceutique vient de lancer, en collaboration avec le (SNAPO), une opération visant à épurer la liste des distributeurs agréés pour mettre fin aux pratiques illégales . L’on parle de liste noire et de retraits d’agréments. Seriez-vous favorable à une telle décision ?
Le projet d’assainissement du secteur de la distribution pharmaceutique a été à plusieurs reprises soulevé par notre association, tant lors des réunions en présentiel avec les représentants du ministère de la tutelle que par le biais de correspondances officielles adressées aux autorités compétentes.
Conscients des enjeux stratégiques liés à la maîtrise et à l’efficacité du réseau de distribution, nous avons formulé plusieurs propositions concrètes visant à renforcer la transparence, la traçabilité et la performance de ce maillon essentiel de la chaîne du médicament.
Parmi les principales recommandations que nous avons soumises figurent :
- Le gel de la délivrance de nouveaux agréments, en attendant la mise en place d’une cartographie nationale actualisée des besoins en établissements de distribution par wilaya. Cette démarche vise à éviter une concentration déséquilibrée des opérateurs dans certaines régions au détriment d’autres zones sous-desservies.
- Le non-renouvellement des agréments temporaires pour les établissements n’ayant pas démontré une activité réelle et continue, conformément aux exigences réglementaires. L’objectif ici est de garantir que seuls les opérateurs actifs et engagés dans le respect des règles puissent continuer à exercer.
- La mise en place d’une procédure claire de retrait d’agrément pour les établissements inactifs depuis une période prolongée, ne respectant pas les dispositions du cahier des charges, ou ne transmettant pas régulièrement les données de traçabilité via la plateforme numérique du ministère.
Peut-on connaitre les grandes lignes du programme d’action de l’Adpha ainsi que les missions déjà réalisées dans ce secteur d’activité ?
Dans le cadre de son plan d’action à court et moyen terme, l’ADPHA, en étroite collaboration avec le ministère de tutelle, ambitionne de mettre en œuvre une série de mesures concrètes et structurantes visant à renforcer l’efficacité, l’éthique et la résilience du secteur de la distribution pharmaceutique.
Le plan d’action vise à assainir le secteur de la distribution pharmaceutique en révisant profondément le cadre réglementaire pour mieux adapter les agréments aux besoins territoriaux et aux exigences en vigueur. Il cherche également à lutter contre les pratiques déloyales en renforçant contrôle, transparence et traçabilité, tout en mobilisant l’ensemble des acteurs du secteur dans une démarche éthique.
Par ailleurs, il prévoit d’impliquer davantage les laboratoires dans le suivi de leurs produits, de la production à l’officine, afin d’anticiper les tensions et garantir une répartition équitable.
Enfin, le plan entend améliorer les capacités logistiques des distributeurs, notamment en matière de transport et de systèmes d’information, pour optimiser la performance globale et assurer une disponibilité continue des médicaments.
De nouveaux critères stricts seront appliqués dans l’octroi de l’agrément, avec pour ambition de réduire le nombre des dis à un volume correspondant réellement aux besoins du marché national. Quel serait l’apport, selon vous, d’une telle mesure notamment en matière de fluidité de la chaîne d’approvisionnement, respect des délais de disponibilité des médicaments…etc ?
La concentration des opérateurs dans la distribution pharmaceutique, une tendance mondiale, touchera aussi l’Algérie dans une logique d’optimisation des ressources et de performance logistique.
Toutefois, cette évolution doit être progressive et adaptée aux réalités nationales, telles que l’éloignement géographique, le manque d’infrastructures logistiques et les difficultés de recouvrement dans les zones peu densément peuplées.
À l’ADPHA, nous estimons que cette transition nécessite une révision approfondie du cahier des charges et un assainissement global du secteur, afin de renforcer la traçabilité, accroître la transparence commerciale et garantir un approvisionnement régulier et de qualité sur tout le territoire.
L’on parle même d’une révision des codes de vente des produits parapharmaceutiques. Car, est-il constaté, plusieurs points de vente agréés commercialisent des articles à usage médical, tels que les pansements stériles et les solutions médicales, qui relèvent du domaine pharmaceutique. S’agit-il d’une infraction pratiquée réellement par certains distributeurs ?
La distribution et la dispensation des dispositifs médicaux en Algérie souffrent d’un manque de cadre réglementaire clair, entraînant une anarchie nuisible au développement du secteur et à la sécurité des patients. Cette situation est aggravée par la prolifération de grossistes en parapharmacie et de comptoirs médicaux opérant souvent sans pharmacien directeur technique, contrairement à la réglementation en vigueur.
L’ADPHA a alerté les autorités compétentes, appelant à une réforme urgente impliquant à la fois le ministère de l’Industrie pharmaceutique, chargé de la régulation des médicaments et dispositifs médicaux, et le ministère du Commerce, face à la vente croissante hors circuit réglementé.
Nous demandons l’instauration d’un cadre strict garantissant la sécurisation de la distribution, la limitation aux établissements agréés et la dispensation exclusive par des officines sous la responsabilité de professionnels qualifiés.
Comment les établissements de distribution de gros arrivent-ils à bien manager la délicate gestion des psychotropes et se prémunir contre toute tentative d’infraction à la sévère réglementation en vigueur dans laquelle ils pourraient-être entrainés ?
La distribution des psychotropes représente un défi majeur pour les établissements pharmaceutiques, tant sur le plan réglementaire qu’opérationnel. Les directeurs techniques, notamment, subissent une charge administrative lourde, due au renouvellement trimestriel des autorisations de détention et de distribution.
Malgré les nombreuses sollicitations formulées par notre association, aucune mesure d’allègement – telle que la prolongation de la validité de ces autorisations, au moins pour les établissements titulaires d’agréments définitifs – n’a encore été adoptée.
Les responsabilités juridiques liées à la manipulation de ces produits sont importantes et couvrent tout le circuit, de la réception à la livraison. À cela s’ajoute l’absence d’un cadre réglementaire clair pour la gestion des retours, exposant les distributeurs à des risques supplémentaires. Malgré ces contraintes, les produits psychotropes sont soumis aux mêmes marges que les autres médicaments, sans compensation pour les charges spécifiques qu’ils impliquent (sécurité, conformité, ressources humaines).
Et pour finir nous avons le plaisir de vous annoncer, en avant-première, l’organisation de la 4ᵉ Journée de l’ADPHA, qui se tiendra le 09 octobre prochain, sous le thème :
« La distribution pharmaceutique : un des piliers fondamentaux du système national de santé »
Placée sous le haut patronage de Monsieur le Ministre de l’Industrie Pharmaceutique, et organisée en collaboration avec le Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens (CNOP), cette journée réunira les gestionnaires des sociétés de distribution pharmaceutique ainsi que leurs directeurs techniques.
Le programme comprend des Conférences et ateliers spécialisés portant sur les bonnes pratiques de distribution et de stockage, Assurance qualité, Conformité réglementaire ,Numérisation et transformation digitale du secteur.
Des entreprises spécialisées dans la logistique, les technologies de l’information, la formation, ainsi que la validation des conditions de stockage et de transport seront également présentes afin d’exposer leurs services et solutions aux distributeurs.
Cette journée se veut un espace d’échange, de mise à niveau professionnelle et de réflexion commune autour des enjeux stratégiques du secteur de la distribution pharmaceutique.
D.K.
