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Pr Samir Aouiche, endocrinologue au service diabétologie CHU Mustapha Bacha : « les diabétiques jeûneurs nécessitent un suivi rigoureux pour plus de sécurité»

Dans cet entretien, Pr Samir Aouiche, spécialiste en  endocrinologie au service diabétologie CHU Mustapha Bacha , explique les précautions à prendre pour qu’une personne diabétique puisse jeûner en toute sécurité durant le mois de Ramadhan.

Entretien réalisé Par
Yamina Baïr

Pourquoi un diabétique doit prendre l’avis de son médecin avant le Ramadan ?

L’autorisation de jeûner dépend des facteurs de risque que présente chaque malade. Les médecins utilisent un « score de risque » pour autoriser le patient à jeûner ou le lui contre-indiquer. Il existe quatre risques majeurs : le premier c’est le risque d’hypoglycémie, que le diabète soit de type 1 ou de type 2. Le risque d’hypoglycémie est lié essentiellement à un problème de réajustement du traitement et du type de traitement que prend le patient. Le deuxième risque c’est l’hyperglycémie qui survient lorsque l’alimentation est riche en sucre et en glucide. Là aussi, c’est lié au réajustement du traitement. Le patient risque aussi de faire ce qu’on appelle la « décompensation cétosique », qui est une urgence métabolique. Celle-ci survient lorsque la glycémie dépasse habituellement 3 grammes pendant le jeûne et que le patient continue à jeûner. Le quatrième risque c’est la déshydratation, qui est liée à la durée du jeûne, une médication diurétique, l’âge, la chaleur et un effort physique important. Ce sont des situations où le malade peut se déshydrater et risque de faire une hyperglycémie avec une thrombose, qui peut entrainer des évènements cardiovasculaires.

Comment évaluez-vous tous ces risques avant d’autoriser au patient de jeûner ?  

Nous utilisons un score de risque, qui a été établi en 2021. Il permet de savoir si la personne peut jeûner ou pas. Il contient 14 critères qui prennent en considération plusieurs aspects comme le type du diabète, la durée du diabète (s’il est moins de dix ans ou plus). Il y a aussi les situations d’urgence comme le risque d’hypoglycémie, sa fréquence dans la semaine et si elle est ressentie ou non. Ensuite, il y a le niveau de contrôle glycémique, qui inclut le pourcentage de l’hémoglobine glyquée. Nous évaluons aussi la présence des complications et des comorbidités, notamment les maladies cardiovasculaires, le fait d’être enceinte, l’expérience du Ramadhan précédent, les antécédents d’acidocétose, la présence de maladies rénales chroniques, etc. Nous prenons également en considération la fragilité du patient, son âge, ses fonctions cognitives, l’isolement (s’il vit seul par exemple) et s’il fait un travail qui demande un effort intense ou modéré.

A partir de toute cette évaluation, nous obtenons des chiffres qui sont classés en trois catégories : Quand le risque est faible (entre 0 et 3 points), le jeûne est autorisé, quand il représente un risque modéré (entre 3,5 et 6 points), le jeûne est autorisé avec un accompagnement. Enfin, quand il représente un haut risque (plus de 6 points), le jeûne est contre-indiqué.

Comment faire avec les patients qui persistent à jeûner ?

Quand le jeûne est contre-indiqué à un diabétique qui est dans le haut risque, certains patients refusent de prendre l’avis du médecin. Ici, intervient l’accompagnement thérapeutique afin de minimiser les risques de faire des complications.

Il existe une deuxième catégorie de patients qui ne doit pas jeûner mais qui va faire le faire en cachette. C’est une situation qui expose le diabétique à des complications, car il est privé d’accompagnement thérapeutique et son traitement n’a pas été réajusté par un médecin. Certains arrêtent le traitement et font des complications telles des hyperglycémies ou l’acidocétose, d’autres accentuent sur le traitement, et font des hypoglycémies. La troisième catégorie sont les patients qui acceptent de ne pas jeûner, mais ils risquent de faire des hyperglycémies, car ils mangent plusieurs fois par jours ainsi que pendant El-Iftar avec leur entourage. Et comme la table algérienne est très sucrée ils vont déséquilibrer leur diabète. Habituellement, nous sommes plus attentifs avec les diabétiques jeûneurs, mais il ne faut pas oublier les autres. L’éducation thérapeutique doit se faire pour les jeûneurs et les non jeûneurs.

A quel moment le diabétique doit impérativement rompre le jeûne ?

Il y a trois situations dans lesquelles le diabétique doit rompre le jeûne obligatoirement. La première situation c’est quand la glycémie est inférieure à 0,70 gramme. La deuxième situation est quand la glycémie est à 3 grammes. Ici, le patient risque de faire une acétose et un coma. La troisième situation est quand le malade fait des infections aigues.

A quoi doit ressembler l’assiette du diabétique pendant le Ramadan ?

L’assiette du jeûneur diabétique doit s’appliquer même au non diabétique. Elle doit être très étudiée. Elle ne doit surtout pas être trop sucrée car c’est la consommation excessive du sucre et du gras pendant le Ramadan qui entraine le déséquilibre chez les diabétiques. Je dirais même que le Ramadan peut déclencher des diabètes inauguraux chez des personnes qui sont prédisposées. Pourquoi ? Quand on fait l’enquête diététique on découvre que ce sont des personnes qui consomment beaucoup de sucre, dont une consommation exagérée de sodas (très fréquent en Algérie), ainsi que le pain, le gras et la viande rouge, surtout l’agneau.

Les diabétiques doivent organiser leurs repas en évitant le grignotage et en respectant deux collations principales : El Iftar et le S’hour. Lors de la rupture du jeûne, il est recommandé de commencer par le traitement, si la personne le prend avant le repas, accompagné d’eau ou de lait avec 2 à 3 dates non mielleuses. La chorba doit être légère, sans excès de gras, de frik ou de vermicelles, et sans viande d’agneau. Il faut éviter les fritures et les aliments à index glycémiques élevé, et favoriser les légumes, les fruits et les plats en sauce.

Le S’hour, est à retarder au maximum. Il vaut mieux privilégier les sucres lents et veiller à une bonne hydratation. Il faut boire beaucoup d’eau entre El Iftar et le S’hour, surtout en période de forte chaleur, et limiter la consommation de thé, qui a un effet diurétique, donc favorise la déshydratation. Pour ceux qui souhaitent consommer des sucreries comme la zlabia, il est recommandé de le faire avec modération et d’ajuster la dose d’insuline.

Y. B.

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