Aller au contenu

Ahcène Zehnati: “Les nouvelles générations de médecins aspirent à de meilleures conditions de travail et à de réelles perspectives de carrières”

Dans cet entretien, Ahcène Zehnati, économiste de la santé, revient sur les principaux enseignements d’une enquête menée auprès de médecins résidents algériens et apporte un éclairage sur les facteurs qui nourrissent les intentions d’émigration ainsi que sur leurs implications pour le système de santé.

Dans le cadre d’une étude menée en collaboration avec l’Université Bourgogne-Europe et le CREAD et publié dans la revue Mondes en Développement sur l’émigration des médecins algériens, une enquête de terrain réalisée auprès de près de 600 résidents met en lumière leurs aspirations, leurs contraintes et leurs intentions d’installation ou de départ. Au-delà des chiffres, l’analyse éclaire un phénomène structurel : la forte attractivité de l’étranger, notamment la France, pour une part importante de la relève médicale algérienne.

Propos Recueillis

par Djamila Kourta

 L’émigration des médecins algériens et, plus largement, des professionnels de santé maghrébins constitue l’un de vos thèmes de recherche. Vous venez d’ailleurs de publier un article dans la revue « Mondes en Développement » consacré aux intentions d’émigration des médecins résidents algériens. Pouvez-vous nous parler de l’origine de cette étude ?

 Cette étude s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche plus large initié en collaboration avec l’Université Bourgogne-Europe, lorsque j’étais chercheur au Centre de Recherche en Économie Appliquée pour le Développement (CREAD). Ce projet porte sur les motivations et les préférences des médecins résidents en Algérie concernant le choix de leur spécialité, leur mode d’exercice futur (public ou privé), leur lieu d’installation, notamment pour ceux envisageant une activité libérale, ainsi que leurs intentions d’émigration.

L’enquête a été conduite entre 2019 et 2020 auprès de près de 600 médecins résidents en dernière année de spécialité exerçant dans les établissements publics de six wilayas couvrant trois régions du pays : Alger et Tizi-Ouzou pour le Centre, Oran et Tlemcen pour l’Ouest, Constantine et Sétif pour l’Est. L’échantillon a été constitué à partir d’une population estimée à environ 1 488 résidents en dernière année de spécialité dans les wilayas concernées, soit un taux de sondage de 40 %. L’étude a porté sur plus de vingt spécialités médicales et chirurgicales.

Initialement, l’objectif était de mener l’enquête auprès des médecins en période de service civil, afin d’analyser leurs projets professionnels à un moment charnière de leur parcours. Toutefois, cette population s’est révélée difficile à atteindre en raison de sa dispersion sur l’ensemble du territoire national. Les tentatives visant à obtenir un appui institutionnel, notamment à travers une liste de diffusion sollicitée auprès du ministère de la Santé, n’ont pas abouti malgré plusieurs relances. C’est pour cette raison que le choix s’est porté sur les résidents en dernière année de spécialité, une population jugée pertinente dans la mesure où ces médecins ont une vision relativement précise de leurs perspectives professionnelles. La conduite de l’enquête de terrain, qui s’est étalée sur près d’une année, a nécessité un important travail de collecte de données, de coordination et de suivi, dans un contexte marqué par de nombreuses contraintes organisationnelles et logistiques.

Avant de parler des résultats de votre étude, combien de médecins algériens exercent actuellement en France ? Lors d’une récente déclaration, le président français a révélé que 38,8 % des médecins exerçant en France étaient diplômés en Algérie. Cette information, largement relayée sur les réseaux sociaux, a suscité de nombreuses réactions, y compris celle de l’ancien ministre de la Santé Amar Tou.

 Tout d’abord, il convient de préciser les choses. Au 1er janvier 2025, 19 154 médecins diplômés hors Union européenne (PADHUE) et exerçant officiellement en France étaient inscrits au tableau de l’Ordre des médecins. Parmi eux, 38,8 % avaient obtenu leur diplôme en Algérie, 15,1 % en Tunisie, 8,6 % en Syrie, 7,4 % au Maroc et 4 % au Liban, selon les statistiques disponibles. Sur cette base, le nombre de médecins diplômés en Algérie exerçant en France peut être estimé à environ 7 432 praticiens, soit près de 10 % de l’ensemble des médecins en activité en Algérie. À ces effectifs s’ajoutent toutefois des médecins exerçant sous des statuts spécifiques et qui ne sont pas comptabilisés dans ces statistiques ordinales, notamment les faisant fonction d’interne (FFI) et les praticiens attachés associés (PAA). Ces professionnels ne disposent pas de l’ensemble des droits d’exercice médical en France et ne sont pas autorisés à s’inscrire au Conseil national de l’Ordre des médecins. Pour appréhender pleinement ce phénomène, il est nécessaire de mobiliser également les données issues des associations professionnelles ou des statistiques migratoires des pays de destination. Toutefois, ces données demeurent souvent incomplètes, car elles ne concernent généralement que les praticiens officiellement autorisés à exercer. Les chiffres disponibles sont donc susceptibles de sous-estimer l’ampleur réelle de l’émigration des médecins. Les taux d’émigration varient d’une spécialité à l’autre, à titre illustratif la psychiatrie se positionne en tête avec un taux de 41,6 %, suivie par la radiodiagnostic-imagerie médicale (27,7 %) et la cardiologie (20,5 %).

Par ailleurs, si l’on retient le critère du lieu de naissance, plus large que celui du pays d’obtention du diplôme, les effectifs apparaissent encore plus élevés. Dans des travaux antérieurs, j’ai estimé qu’en 2022, le taux d’émigration des médecins exerçant en France atteignait 25,4 % pour l’Algérie, contre respectivement 14,2 % pour la Tunisie et 18 % pour le Maroc. Ces estimations incluent l’ensemble des médecins exerçant en France et nés dans ces pays, qu’ils aient été formés localement ou en France.

Il faut rappeler qu’une réforme a été engagée en mai 2025 afin de mieux encadrer les parcours des PADHUE exerçant dans les hôpitaux français. Pendant longtemps, beaucoup exerçaient sous des statuts précaires, notamment comme les FFI ou les PAA, avec des droits limités et des rémunérations inférieures à celles des praticiens titulaires. Désormais, après la réussite aux Épreuves de vérification des connaissances (EVC), les médecins intègrent normalement un parcours de consolidation des compétences (PCC) d’environ deux ans avant l’autorisation définitive d’exercice. Malgré cette réforme, les critiques persistent, notamment concernant le maintien d’une forte précarité et des procédures jugées insuffisamment adaptées aux besoins des hôpitaux publics, pourtant fortement dépendants de ces praticiens.

 Votre étude montre que près de 74 % des médecins résidents algériens envisagent d’émigrer. Est-ce que ce chiffre vous a surpris, ou confirme-t-il une tendance déjà observée sur le terrain ?

 Ce chiffre est effectivement très élevé, mais il ne m’a pas totalement surpris. Depuis plusieurs années, plusieurs indicateurs montrent une forte attractivité de l’étranger chez les jeunes médecins algériens, notamment vers la France. Mes travaux antérieurs avaient déjà mis en évidence l’importance croissante de l’émigration des médecins algériens, ainsi que la place centrale de l’Algérie parmi les principaux pays fournisseurs de médecins diplômés hors Union européenne exerçant en France. Ce que cette étude apporte, en revanche, c’est une mesure empirique des intentions migratoires chez les résidents en fin de spécialité, c’est-à-dire à un moment charnière de leur carrière. Les résultats montrent que 73,6 % des répondants envisagent une émigration, dont 26,4 % avec une intention ferme, et 47,3 % avec une intention plus hésitante. Cette distinction est importante, car elle reflète différents degrés de maturation du projet migratoire.

L’enquête met également en évidence certains profils davantage susceptibles d’exprimer une intention d’émigration. Les analyses révèlent que les femmes médecins ont une probabilité significativement plus faible d’exprimer une intention ferme d’émigration que les hommes. De même, les résidents âgés de 30 ans ou moins sont nettement moins susceptibles d’envisager une émigration, qu’il s’agisse d’une intention plus hésitante ou d’une intention ferme, par rapport aux résidents plus âgés. Le lieu de formation joue également un rôle important : les résidents formés à Alger ou dans les grandes métropoles régionales présentent une probabilité significativement plus faible d’exprimer une intention ferme d’émigration que ceux formés dans d’autres wilayas. Plus précisément, cette probabilité est inférieure de 48 % pour les résidents formés à Alger et de 61 % pour ceux formés dans les métropoles régionales. Ce dernier résultat peut sembler en décalage avec la forte présence, à l’étranger, de médecins issus des grandes facultés algériennes. Toutefois, l’étude porte sur des intentions déclarées en fin de résidanat et non sur les migrations effectivement réalisées plus tard au cours de la carrière. Il est ainsi possible que certains médecins privilégient, dans un premier temps, une insertion professionnelle, notamment dans le secteur privé ou, éventuellement, dans le secteur public, avant d’envisager une émigration à un stade plus avancé de leur carrière.

La France reste la destination privilégiée des jeunes médecins algériens. Selon vous, qu’est-ce qui explique cette attractivité persistante malgré l’émergence de nouveaux pays comme le Canada ou l’Allemagne ?

 En effet, la France demeure la destination privilégiée des résidents algériens dans notre enquête : 42 % des répondants qui envisagent une émigration citent la France comme premier choix, devant le Canada (15 %) et l’Allemagne (14 %). Les pays du Golfe arrivent loin derrière avec environ 8 %. Cette attractivité de la France s’explique d’abord par des facteurs historiques, linguistiques et institutionnels. Les médecins algériens sont formés dans un système fortement inspiré du modèle hospitalo-universitaire français, ce qui facilite leur intégration professionnelle. Beaucoup disposent également de réseaux familiaux, universitaires ou professionnels déjà établis en France, ce qui réduit les coûts et les incertitudes liés à la migration. À cela s’ajoute une forte demande de médecins dans certains territoires français confrontés à des difficultés de recrutement.

Mais il faut aussi souligner le rôle des politiques françaises de recrutement. La France ouvre chaque année des postes aux médecins diplômés hors Union européenne à travers les Épreuves de vérification des connaissances (EVC), dans un contexte marqué par des difficultés de recrutement médical dans plusieurs spécialités et territoires. Ce dispositif constitue aujourd’hui l’une des principales voies d’accès des médecins étrangers au système de santé français.

Parallèlement, l’étude montre aussi une diversification progressive des destinations. L’Allemagne, par exemple, devient de plus en plus attractive grâce à des politiques de recrutement plus actives, des procédures parfois perçues comme plus accessibles et des conditions de travail jugées intéressantes par une partie des jeunes médecins. Le Canada attire également pour la qualité de vie, les perspectives de carrière et les rémunérations plus élevées, même si les procédures d’accès y sont souvent plus sélectives et plus longues.

 Vous montrez que l’insatisfaction professionnelle est très liée aux intentions fermes d’émigration. Quels sont concrètement les principaux problèmes rencontrés par les résidents dans les hôpitaux algériens ?

 Les résultats de l’enquête montrent effectivement qu’une partie importante des résidents exprime une insatisfaction professionnelle. Près de 48 % des répondants se déclarent insatisfaits de leurs conditions de travail, tandis que seulement 2,6 % se disent très satisfaits. Les principaux problèmes évoqués concernent le manque de moyens matériels, la surcharge de travail, l’exposition aux risques professionnels et les violences ainsi que certaines difficultés dans les relations avec l’administration hospitalière. Environ 30 % des résidents jugent d’ailleurs leurs relations avec l’administration peu satisfaisantes. À cela s’ajoutent un sentiment de manque de reconnaissance professionnelle et des perspectives de carrière jugées limitées. En revanche, les relations avec les patients, les chefs de service ou les collègues sont globalement perçues de manière plus positive.

Ce qui ressort surtout de l’étude, c’est que l’insatisfaction professionnelle est surtout associée aux intentions fermes d’émigration. Autrement dit, les difficultés liées aux conditions de travail semblent jouer un rôle déterminant dans le passage d’une simple réflexion sur l’émigration à un véritable projet de départ.

Votre étude indique que les femmes médecins sont moins susceptibles d’exprimer une intention d’émigrer. Comment interprétez-vous cette différence entre hommes et femmes ?

 Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce résultat. Les analyses montrent que les femmes médecins ont une probabilité significativement plus faible d’exprimer une intention ferme d’émigration que les hommes. Les contraintes familiales et sociales peuvent jouer un rôle plus important lorsqu’il s’agit d’un projet migratoire de long terme. Il peut également exister des différences dans les trajectoires professionnelles ou dans la perception des risques liés à la migration.

Toutefois, il est important de rappeler que cette étude porte sur des intentions déclarées en fin de résidanat et non sur les migrations effectivement réalisées plus tard au cours de la carrière. D’ailleurs, les données relatives aux médecins algériens exerçant en France montrent aujourd’hui une quasi-parité dans cette migration médicale, alors même que les femmes représentent entre 65 % et 70 % des effectifs en médecine en Algérie. Par ailleurs, les statistiques concernant les candidats algériens aux Épreuves de vérification des connaissances (EVC) en France indiquent que les femmes sont légèrement majoritaires, avec 51,3 % des candidats. Ces éléments montrent que les projets migratoires peuvent évoluer au fil des trajectoires professionnelles et personnelles.

 Certains responsables considèrent que former davantage de médecins suffira à résoudre les pénuries. Vos résultats semblent montrer que le problème est plus profond. Quelles politiques prioritaires recommanderiez-vous pour retenir les jeunes médecins en Algérie ?

 L’augmentation du nombre de médecins formés, qui s’inscrit dans une logique de saturation de l’offre médicale, peut contribuer à répondre aux besoins du système de santé, notamment à travers l’ouverture récente de facultés de médecine dans des wilayas ne disposant pas encore de CHU. Cette stratégie peut, à terme, aider à réduire certaines inégalités territoriales et compenser les départs vers l’étranger. Toutefois, la question centrale reste celle de la capacité d’absorption du système de santé. Il faut se demander si les structures publiques et privées seront en mesure d’intégrer ces nouveaux médecins dans de bonnes conditions de travail et avec de réelles perspectives professionnelles.

Les résultats de l’étude montrent justement que la question ne se limite pas au nombre de médecins formés. Si les conditions d’exercice demeurent difficiles : surcharge de travail, manque de moyens, faibles perspectives de carrière ou rémunérations jugées insuffisamment attractives, les intentions d’émigration risquent de persister. Les politiques de rétention doivent donc agir sur plusieurs dimensions : amélioration des conditions de travail, accès à des équipements adéquats, valorisation des carrières médicales, développement de la formation continue et meilleures perspectives d’évolution professionnelle.

Enfin, il me semble également important de renforcer les outils de suivi des mobilités médicales. Aujourd’hui, l’absence de données exhaustives sur l’émigration des médecins reste un véritable problème pour la planification des ressources humaines en santé.

Au-delà de la question migratoire, votre étude met en évidence certaines difficultés dans les conditions d’exercice des jeunes médecins. Pensez-vous que cela traduit une évolution des attentes professionnelles des nouvelles générations de médecins en Algérie ?

 Oui, je pense qu’il existe aujourd’hui une évolution des attentes professionnelles chez les jeunes médecins. Les nouvelles générations accordent davantage d’importance à la qualité de vie au travail, aux perspectives d’évolution professionnelle, à l’accès à la formation continue ainsi qu’à une meilleure valorisation financière et professionnelle de leur travail. Il s’agit aussi d’une génération beaucoup plus connectée aux standards internationaux à travers les nouvelles technologies, les réseaux professionnels et les échanges scientifiques, ce qui peut contribuer à élargir les horizons professionnels et les aspirations de mobilité.

L’émigration apparaît ainsi non seulement comme une recherche d’opportunités à l’étranger, mais aussi comme un révélateur des attentes croissantes vis-à-vis de l’exercice médical en Algérie. Beaucoup de jeunes médecins restent attachés au système de santé algérien, mais souhaitent évoluer dans un environnement professionnel offrant davantage de stabilité, de reconnaissance et de perspectives de carrière.

Au fond, cette question dépasse la seule problématique migratoire. Elle renvoie plus largement aux enjeux d’attractivité du système de santé algérien et à la capacité à retenir durablement les compétences médicales formées localement.

D.K

error: Content is protected !!