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Malika Bouali-Benhalima Pr en immunologie Université des Sciences de la Santé Ex Chef de Service d’Immunologie CHU Mustapha

Greffe d’organes: Pour une relance urgente de l’activité et une refondation de l’Agence Nationale des Greffes

«La greffe, c’est avant tout un acte de fraternité biologique.» Pr Jean Dausset, Prix Nobel de Médecine 1980

Un cadre juridique solide mais une dynamique en panne

Malgré un cadre légal avancé et des compétences médicales reconnues, le programme national de transplantation stagne à un niveau minimal, une réorganisation urgente de l’Agence Nationale des Greffes (ANG), dont le rôle reste aujourd’hui marginal, est urgente avec une relance structurée et réaliste d’un programme national (2026-2030).

Une relance qui pourrait non seulement sauver des vies et améliorer la qualité de vie des patients, mais aussi générer une économie annuelle substantielle pour le système de santé national. L’Algérie dispose depuis 2018 d’un cadre légal complet encadrant le don post-mortem et le don croisé entre vivants, grâce à la loi n° 18-11 relative à la santé.

Malgré ces avancées, le programme national de greffe rénale et hépatique les seules pratiquées et exclusivement à partir de donneurs vivants apparentés, reste en deçà des besoins réels de la population.

Le potentiel médical et scientifique existe : les équipes formées, l’existence de laboratoires HLA et un cadre religieux favorable depuis 1985 constituent des atouts majeurs. Mais l’absence de gouvernance fonctionnelle et de coordination nationale a conduit à une stagnation préjudiciable au système de santé.

«Ce n’est pas la technique qui manque, c’est la volonté d’organiser.» Pr Jean Hamburger, pionnier de la transplantation rénale

Une architecture déséquilibrée

L’organisation de la greffe d’organes repose sur une architecture tripartite équilibrée:

  • Une structure politique: Ministère de la Santé en charge des stratégies et ressources mais au suivi intermittent sans vision continue ni évaluation systématique des performances
  • Une structure intermédiaire: l’ANG crée tardivement en 2012 par le décret exécutif n°12-167 soit 26 ans après la première greffe rénale (14 juin 1986), son absence de fonctionnement effectif a freiné l’émergence d’une véritable politique nationale de transplantation.
  • Des structures opérationnelles: centres hospitaliers aux pratiques hétérogènes sans partage d’expérience avec peu de soutien logistique et formation continue.

Cette discontinuité entre les trois niveaux de gouvernance explique en grande partie la stagnation persistante du programme de transplantation dans notre pays, malgré l’existence des compétences médicales et du cadre juridique nécessaire

Réactiver l’Agence Nationale des Greffes :

L’ANG, créée en 2012, devait être le bras technique et scientifique du ministère. Son fonctionnement limité a bloqué la mise en œuvre d’une véritable politique nationale.

La priorité est désormais de la restructurer autour de six départements stratégiques : Planification, Médical et Opérationnel, Coordination hospitalière, Laboratoires et HLA, Information et Traçabilité, Communication, Formation et Éthique.

Ces départements permettront d’auditer et de mettre à niveau les centres de greffe, de former les équipes, de relancer la coordination hospitalière, et de créer un système national d’information et de traçabilité des organes.

Ils devront également piloter le développement de la greffe à partir de donneurs en état de mort encéphalique (DEME), clé de voûte du futur programme multi-organes (foie, cœur, poumon, pancréas).

Des objectifs réalistes et mesurables

Dans nos précédentes contributions publiées dans le journal El Watan (2013, 2014), nous estimions que 1000 greffes par an étaient un objectif réaliste et atteignable, à condition de changer le mode de gouvernance.

Une telle dynamique pourrait générer une économie annuelle de près de 150 millions d’euros en réduisant le recours à la dialyse chronique. (1) La mise à niveau des 12 centres et la pleine activation de l’ANG permettraient d’atteindre ce seuil d’ici 2030.

Missions prioritaires de l’ANG : Un plan d’urgence

Il est urgent de relancer les missions fondamentales que l’ ANG aurait dû engager dès sa création. La reprise du programme national passe par un plan d’urgence articulé autour de quatre priorités majeures.

1-Mettre à niveau les centres de greffe existants

Les 12 centres autorisés réalisent aujourd’hui quelques greffes par an seulement, loin des capacités minimales attendues. L’ANG doit:

  • Procéder à un audit de performance de chaque centre.
  • Définir et mettre en œuvre un plan de mise à niveau avec objectifs chiffrés
  • Accompagner chaque centre pour atteindre un minimum de 100 greffes rénales/an.
  • Instaurer un système national d’évaluation et de certification conditionnant le renouvellement des agréments.

2- Lancer la greffe à partir de donneurs en état de mort encéphalique (DEME)

Cette activité, clé de voûte de toute stratégie nationale, n’a jamais été organisée ni expérimentée à grande échelle. L’ANG doit

  • Préparer les conditions réglementaires, techniques et humaines de ce type de prélèvement
  • Former et accréditer les coordinations hospitalières de prélèvement dans chaque CHU
  • Etablir une chaîne logistique d’urgence 24h/24, capable d’assurer la conservation, le transport et la greffe des organes dans des délais très courts ;
  • Concevoir un plan national de communication et de sensibilisation sur la mort encéphalique et le don d’organes, en lien avec les autorités religieuses et les médias.

Cette activité est par nature très exigeante, car elle s’effectue dans un contexte d’urgence médicale et éthique, et requiert une organisation stricte, une réactivité sans faille et une coopération interdisciplinaire constante entre réanimateurs, chirurgiens, laboratoires HLA et équipes de coordination.

3- Introduire le prélèvement multi-organes (PMO)

La maitrise de la greffe rénale à partir de DEME constitue le point d’entrée stratégique pour la mise en œuvre du prélèvement multi-organes à condition que les moyens et les procédures spécifiques à chaque organe soient progressivement réunis.

L’ANG doit :

  • Créer des équipes régionales de prélèvement multi-organes.
  • Doter les CHU d’un plateau technique complet (banques d’organes, moyens de conservation, circuits sécurisés).
  • Élaborer des référentiels nationaux conformes aux standards internationaux de sécurité, de traçabilité et de qualité.

En résumé

Si l’Agence avait rempli ces missions dès sa création, l’Algérie aurait déjà pu disposer

  • d’un réseau hospitalier de greffe fonctionnel et formé
  • d’un système d’information et de traçabilité
  • et d’une véritable culture du don post-mortem.

Il s’agit donc aujourd’hui non pas de repartir de zéro, mais de reprendre, corriger et accélérer le plan initial, en l’appuyant sur les résultats concrets obtenus par le CHU Mustapha dans son projet pilote ( 2 ; 3)

Renforcer les structures opérationnelles: le maillon faible

Les centres de greffe, isolés et sous-dotés, subissent directement les carences des structures amont (coordination, laboratoires HLA, logistique), l’absence d’un pilotage central empêche toute évaluation fiable de la qualité, de la sécurité et du suivi post-greffe.

Pour réussir, la greffe doit s’appuyer sur une chaîne de structures solides et solidaires, où chaque maillon joue son rôle :

  • Fixer les orientations stratégiques.
  • Planifier et allouer les moyens.
  • Mettre en œuvre les actions.
  • Évaluer, corriger et rendre compte
  • En d’autres termes, faire ce qui a été planifié, dans les délais et les coûts impartis, selon des standards mesurables et évaluables

Mettre à niveau et restructurer l’ANG : Une priorité nationale

« Le succès d’un programme de greffe ne dépend pas du hombre d’hôpitaux, mais de la cohérence du système. » Pr Jean Dausset, Prix Nobel de Médecine 1980

Maillon central de cette chaîne, l’ANG doit devenir le catalyseur de la performance et de la cohérence nationale. (Capacité d’orienter, dynamiser et évaluer l’ensemble du dispositif.) Sa réussite se mesurera à sa capacité à :

-Porter la greffe rénale et les autres transplantations au niveau des standards internationaux, -À long terme pour le rein un ratio greffes/prévalence IRCT de 0,5, c’est-à-dire greffer 50 % des patients atteints d’IRCT, un seuil déjà atteint par plusieurs pays européens

  • Réduire les disparités régionales dans l’accès à la transplantation,
  • Stimuler la complémentarité entre structures,
  • Promouvoir la transparence et la qualité.

Par ailleurs la relance de la greffe passe impérativement par la restructuration de l’ANG autour de six départements fonctionnels, interconnectés et placés sous l’autorité du Directeur Général

  • Département de Planification et de Stratégie: Élaboration du plan national, objectifs annuels et coordination intersectorielle.
  • Département Médical et Opérationnel : Supervision des greffes, validation des protocoles, coordination des centres agréés.
  • Département de la Coordination Hospitalière et du Prélèvement : Formation du personnel, fonctionnement 24 h/24 des équipes de prélèvement multi-organes.
  • Département des Laboratoires et de l’Immunologie (HLA) : Harmonisation des pratiques HLA et gestion des bases de données nationales.
  • Département de l’Information, de la Traçabilité et des Registres : Système national d’information, traçabilité et statistiques.
  • Département Communication, Formation et Éthique : Campagnes sur le don d’organes, formation continue et veille éthique

Recommandations principales

  1. Rendre pleinement opérationnelle l’Agence Nationale des Greffes (ANG) en activant ses six départements fonctionnels.
  2. Mettre à niveau les 12 centres de greffe existants, avec audit de performance et certification.
  3. Lancer le programme national de greffe à partir de donneurs en mort encéphalique (DEME) et de prélèvements multi-organes.
  4. Développer et encadrer le don croisé entre vivants, conformément à la loi n°18-11, afin d’élargir le nombre de receveurs compatibles tout en garantissant l’équité et la traçabilité.
  5. Créer un système national d’information et de traçabilité des organes, géré par l’ANG.
  6. Renforcer la formation, la communication et la sensibilisation du grand public et des professionnels, dans un cadre éthique transparent

Conclusion

La transplantation d’organes est un acte de fraternité et un levier majeur de santé publique. Elle sauve des vies, améliore la qualité de vie des patients et réduit les coûts liés à la dialyse.

La refonte et la dynamisation de l’Agence Nationale des Greffes sont désormais incontournables pour hisser l’Algérie au niveau des standards internationaux. Relancer la greffe, c’est investir dans la vie, la solidarité et la dignité humaine.

1-INFO SANTE («Le coût de l’IRCT pour la société» Mai 2011)
1 Pr Bouali Benhalima

LA GREFFE D’ORGANES EN ALGÉRIE : Etat des lieux et proposition d’un plan national de greffe (Journal El Watan – Lundi 11 novembre 2013
2 Pr Bouali Benhalima

RELANCER LA GREFFE RÉNALE, UNE PRIORITÉ DE SANTÉ PUBLIQUE (Journal El Watan Dimanche 28 décembre 2014 –)

Malika Bouali-Benhalima
Pr en immunologie Université des Sciences de la Santé
Ex Chef de Service d’Immunologie CHU Mustapha

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