Souvent réduite à un simple point de vente de médicaments, la pharmacie d’officine est en réalité un maillon clé de notre système de santé. Sous pression économique, bousculée par la montée des maladies chroniques et les débuts du virage numérique, elle se trouve aujourd’hui à un tournant. Faut-il repenser son rôle, son modèle et sa place d’ici 2035 Trois scénarios d’avenir permettent d’ouvrir le débat.
La pharmacie d’officine est l’un des visages les plus visibles de notre système de santé. Chaque jour, des millions d’Algériens poussent la porte de “leur” pharmacie pour obtenir un médicament, demander un conseil ou chercher une solution rapide à un problème de santé.
Ces espaces de santé de proximité implantés dans les quartiers ; villes et villages, sont largement accessibles sans rendez-vous et gratuitement, pour toutes les familles. Pourtant, derrière cette image familière, le secteur traverse une période de fragilisation silencieuse qui mérite d’être regardée en face.
Les pharmaciens d’officine font régulièrement l’objet de critiques. On leur reproche de privilégier la dimension commerciale au détriment du conseil personnalisé, de favoriser certaines marques plutôt que d’autres, de ne pas être suffisamment présents dans les zones rurales ou défavorisées.
Ces critiques – parfois exagérées, parfois nourries par des expériences réelles – brouillent l’image de la profession aux yeux du public, en la réduisant trop souvent à la “vente de médicaments”, alors que nombreux sont celles et ceux qui persistent, malgré les difficultés, à offrir de véritables prestations de santé pour leurs patients. Cette image repose d’abord sur un long et difficile parcours universitaire, et un statut de professionnel de santé.
Dans le même temps, les contraintes économiques sont devenues plus lourdes : hausse des charges, tensions d’approvisionnement, saturation dans plusieurs villes, complexité des procédures, pression sur les marges, et absence de reconnaissance financière des prestations délivrées.
Le modèle économique actuel de l’officine, fondé quasi exclusivement sur la marge commerciale, ne correspond plus ni aux missions attendues, ni aux efforts fournis par les pharmaciens dans la gestion des maladies chroniques, la prévention, l’éducation thérapeutique ou la sécurité du médicament.
La montée rapide des maladies chroniques, les transitions démographiques et épidémiologiques et la pression financière croissante sur la sécurité sociale accentuent encore ce sentiment d’étau.
Ces difficultés ne doivent pas être vues uniquement comme des menaces, mais comme un signal d’alarme. Les systèmes de santé qui ont réussi à renforcer leur réseau officinal sont ceux qui ont su anticiper, débattre et agir à temps. C’est exactement ce dont l’Algérie a besoin aujourd’hui : ouvrir un débat national, informé et serein, sur ce que doit être la pharmacie d’officine à l’horizon 2035.
Comment moderniser le rôle du pharmacien ? Comment garantir la viabilité des officines, l’accès aux médicaments et l’équité territoriale ? Comment intégrer pleinement le numérique sans amoindrir la relation humaine? Quel modèle économique permettra de rémunérer justement les prestations et les services rendus à la population ? Comment maitriser et réduire la croissance de la facture des soins pour la sécurité sociales et pour les familles?
Face à ces enjeux complexes, plusieurs trajectoires sont possibles. On peut, de manière volontairement simplifiée, les résumer en trois grands scénarios.
- Le premier pourrait être qualifié de “Compétence & Cohérence”, ou de “pharmacie renforcée”. Il repose sur une montée en compétences cliniques des pharmaciens, une meilleure régulation de l’implantation des officines sur le territoire, le développement de services pharmaceutiques structurés (suivi des patients chroniques, bilans de médication, prévention…), une reconnaissance plus claire de la place de l’officine dans les soins de premier recours et la mise en place progressive d’honoraires de service en complément de la marge.
- Le deuxième scénario est celui de la “Continuité sous tension”, la “pharmacie qui subit”. Dans cette trajectoire, il n’y a pas de réforme d’ampleur : les choses continuent globalement comme aujourd’hui. Les officines s’adaptent localement, absorbent les chocs comme elles peuvent, mais sans vision d’ensemble. À court terme, ce scénario peut sembler plus simple et moins conflictuel. À moyen terme, il risque d’accentuer les disparités entre territoires, d’affaiblir les pharmacies les plus fragiles et le réseau officinal et de dégrader progressivement la qualité du service rendu aux patients.
- Le troisième scénario est celui de “l’Accélération digitale”, ou de “la pharmacie connectée”. Il met au premier plan la transformation numérique : prescription électronique, dossier pharmaceutique, interconnexion avec la CNAS et les prescripteurs, plateformes de services, outils d’aide à la décision. Ce scénario ouvre la voie à des services rémunérés et digitalisés, mais nécessite des investissements et pourrait accentuer les inégalités entre officines. Il est porteur d’opportunités majeures pour la sécurité du patient, la traçabilité des médicaments et l’efficience du système. Mais il comporte aussi des risques : fracture numérique entre officines, investissements difficiles à supporter pour certaines, et question de l’équité d’accès pour les patients les plus vulnérables.
Ces trois trajectoires ne sont ni des recettes, ni des injonctions. Elles servent à poser les termes du débat :
- Quel rôle voulons-nous pour le pharmacien d’officine dans le système de santé ?
- Quel modèle économique et financier est soutenable pour les pharmacies, mais aussi pour la sécurité sociale et les patients?
- Comment prévenir les abus commerciaux et rétablir une éthique exemplaire ?
- Quelle place pour le numérique, et à quel rythme ? substitut ou complément ?
- Comment garantir que le réseau officinal reste à la fois proche, compétent et viable, dans les grandes villes comme dans les petites communes rurales?
La réforme de la pharmacie d’officine ne peut pas être abordée comme un sujet marginal ou purement corporatiste. Elle doit s’articuler avec les réformes du système de santé et de la protection sociale. Elle touche à l’accès aux soins, à la qualité des traitements, à la sécurité du patient, mais aussi à la soutenabilité des finances publiques et des politiques sociales et à l’avenir de milliers de jeunes diplômés. Elle suppose un diagnostic partagé, appuyé sur des données, des changements juridiques, techniques et organisationnels. Elle exige un débat ouvert associant pharmaciens, médecins, universités, sécurité sociale, pouvoirs publics et représentants des patients.
Engager dès aujourd’hui un débat national sur “Officine 2035” n’est pas un luxe, ni une option secondaire. C’est une nécessité si l’on veut que la pharmacie d’officine reste un pilier solide du système de santé algérien, plutôt qu’un maillon fragilisé.
Ce débat doit être exigeant, mais aussi constructif : il ne s’agit pas d’opposer les uns aux autres, mais de construire une vision commune, puis de la traduire progressivement en réformes concrètes de redressement et de construction de l’avenir. L’inaction n’est pas une option, elle deviendrait coûteuse et préjudiciable à tous.
En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si la pharmacie d’officine va changer, mais comment elle va changer, dans quelle direction et au bénéfice de qui.
Miloud Kaddar, économiste de la santé,
Abdelatif Keddad, Pharmacien
5 décembre 2025
