Prévenir la perte de la vue passe avant tout par un dépistage précoce et une prise en charge adaptée des maladies rétiniennes. Chez les personnes diabétiques comme chez les sujets âgés, certaines atteintes oculaires évoluent silencieusement avant de provoquer une baisse importante de l’acuité visuelle. Cette progression insidieuse rend indispensable une surveillance régulière, même en l’absence de symptômes.
C’est le message mis en avant par plusieurs spécialistes lors d’un média training organisé hier par les laboratoires Roche, à l’occasion de la Journée mondiale de la vue. Les intervenants ont notamment insisté sur la nécessité de sensibiliser les patients aux complications oculaires, de faciliter l’accès aux examens ophtalmologiques et d’intégrer les innovations thérapeutiques dans les stratégies de prise en charge.
En Algérie, où la prévalence du diabète est estimée entre 14 % et 17,5 % de la population, la prévention des complications visuelles constitue un enjeu majeur de santé publique. Plus de 191 000 patients seraient atteints d’un œdème maculaire diabétique (OMD), une complication qui touche la région centrale de la rétine et peut altérer significativement la vision.
Des lésions rétiniennes qui évoluent sans douleur
Le suivi ophtalmologique des personnes diabétiques reste essentiel, même lorsque leur vision semble normale. Le Pr Soumeya Fedala, cheffe du service d’endocrinologie et des maladies métaboliques au CHU Mohammed-Lamine-Debaghine de Bab El Oued et présidente de la Société algérienne d’endocrinologie et de métabolisme (SAEM), rappelle que des lésions rétiniennes peuvent être présentes avant l’apparition des premiers signes perceptibles par le patient.
Une hyperglycémie prolongée fragilise les vaisseaux sanguins de la rétine et peut provoquer une rétinopathie diabétique, parfois accompagnée d’un œdème maculaire diabétique. Cette dernière atteinte affecte la macula, la zone centrale de la rétine indispensable à la vision précise, notamment pour lire ou reconnaître les visages.
Le caractère silencieux de ces complications constitue l’une des principales difficultés du suivi. « L’OMD et la DMLA peuvent détruire la vision centrale sans provoquer la moindre douleur préalable », souligne la Pr Fedala, qui insiste sur l’importance d’un contrôle régulier de la rétine.
La tomographie par cohérence optique (OCT), un examen d’imagerie permettant d’obtenir des coupes détaillées de la rétine, contribue notamment à détecter et à suivre les atteintes maculaires. Son utilisation est déterminée par l’évaluation ophtalmologique et les besoins de chaque patient.
Une menace pour l’autonomie des patients
Les complications rétiniennes ne se limitent pas à une altération de la vision. Elles peuvent également compromettre l’autonomie, les activités professionnelles et la qualité de vie des personnes touchées.
Le Pr Mustapha Djabour, chef du service d’ophtalmologie au CHU Mohammed-Lamine-Debaghine et président de la Société algérienne d’ophtalmologie (SAO), souligne les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les patients lorsque leur vision se dégrade.
Lire, se déplacer, travailler ou accomplir des gestes ordinaires devient plus compliqué. Chez les personnes diabétiques, ces difficultés peuvent également affecter la gestion de la maladie, notamment la lecture des dispositifs de mesure de la glycémie, le suivi des prescriptions et, pour certains patients, l’administration correcte de l’insuline.
Cette perte d’autonomie a aussi des répercussions sur l’entourage. Les aidants familiaux sont souvent sollicités pour accompagner les patients aux consultations, les aider dans leurs déplacements et les soutenir dans les tâches quotidiennes.
Pour le Pr Djabour, la prise en charge des maladies rétiniennes doit donc tenir compte de ces dimensions humaines et sociales. Préserver la vision implique non seulement de proposer des traitements efficaces, mais aussi de garantir un suivi régulier, accessible et compatible avec les contraintes de la vie quotidienne.
Un poids médico-économique important
Les conséquences des maladies rétiniennes concernent également l’organisation des soins et les dépenses de santé. Le Pr Mohamed Yacine Achouri, chef du service de pharmacie au CHU Nefissa-Hammoud, ex-Parnet, a mis en avant le poids socio-économique de ces pathologies, notamment lorsque les atteintes visuelles deviennent sévères.
Selon les données présentées par le spécialiste, 34,5 % de l’impact socio-économique direct seraient liés à la perte de la vie active, tandis que 65,5 % de la charge globale pèseraient sur les familles et les aidants informels, mobilisés pour accompagner les patients au quotidien et lors de leurs déplacements médicaux.
Les formes sévères concentreraient, par ailleurs, 73,2 % des années de vie ajustées sur l’incapacité (DALYs), un indicateur qui mesure la charge de morbidité associée à une maladie, en tenant compte notamment des années vécues avec une incapacité et des années de vie perdues.
Ces données soulignent l’intérêt d’une stratégie axée sur la prévention des complications, le diagnostic précoce et la continuité des soins, afin de limiter les conséquences individuelles et collectives de la perte visuelle.
Les traitements innovants, un levier pour améliorer le suivi
Les progrès thérapeutiques ont fait évoluer la prise en charge de certaines maladies rétiniennes. Si le laser conserve une place dans le traitement de lésions spécifiques, les injections intravitréennes occupent désormais une place importante dans la prise en charge de l’œdème maculaire diabétique et de certaines formes de DMLA.
Administrés directement dans l’œil, ces traitements peuvent nécessiter des injections répétées et une surveillance régulière. La fréquence des rendez-vous représente toutefois une contrainte pour certains patients, en raison des déplacements, des obligations professionnelles ou de la disponibilité des structures de soins.
Dans ce contexte, les traitements permettant d’espacer les injections, lorsqu’ils sont adaptés à la situation clinique, pourraient contribuer à alléger le parcours de soins et à améliorer la continuité du suivi. Leur intérêt doit néanmoins être apprécié en fonction de leur efficacité, de leur tolérance, des besoins individuels et des possibilités d’accès.
Selon les projections économiques présentées par le Pr Achouri, l’introduction de traitements innovants à longue durée d’action pourrait générer jusqu’à 6,05 milliards de dinars d’économies nettes sur cinq ans pour le système national de santé. Ces estimations mettent en avant les bénéfices économiques potentiels d’une prise en charge adaptée, tout en soulignant l’importance d’évaluer les coûts et les résultats thérapeutiques à long terme.
Rania.N
