Dans cet entretien, M. Miloud Kaddar, économiste de la santé, revient sur l’importance de développer dans notre pays les approches liées à la pharmaco-économie et à l’économie de la santé de manière complémentaire. Il estime que les besoins sont immenses, les déficits analytiques patents, et les enjeux de soutenabilité, d’équité et d’efficience «ne pourront être relevés sans une génération de professionnels bien formés, capables de mobiliser ces outils dans un cadre pluridisciplinaire et opérationnel. »
Propos recueillis par
Djamila Kourta
Vous avez lancé la série de portraits sur Linkedin « Qui a écrit sur l’économie de la santé en Algérie », pourquoi ces publications ?
Cette série sur Linkedin vise à rendre visibles celles et ceux qui ont contribué à comprendre, documenter et analyser l’évolution du système de santé algérien à travers une approche économique. J’en ai retenu 10 mais ils sont bien sûr plus nombreux.
Ces enseignant et chercheurs, pour la plupart formés localement, ont analysé des enjeux majeurs comme le financement, l’équité d’accès, la régulation du secteur privé, la consommation des soins ou les politiques pharmaceutiques.
L’économie de la santé s’est heurtée à la centralisation, à la rareté des données crédibles, à la rétention d’information et au manque de culture de l’évaluation et de la redevabilité. Dans un contexte où l’économie de la santé reste marginale dans les débats publics, ces portraits sont une invitation à reconnaître une expertise nationale, à valoriser les travaux existants, à promouvoir de nouveaux talents et à inspirer une relève interdisciplinaire.
Il faut cependant rester optimiste. Il y a un élan porteur et un regain d’intérêt pour l’économie de la santé de la part tant des représentants des professionnels de la santé que des universitaires, entreprises de produits de santé et institutions de régulation. Cependant, cette
dimension n’est pas encore intégrée de façon systématique et rigoureuse dans l’ensemble des problématiques et formations liées à la santé au sens large.
Quelle est votre analyse de la situation actuelle du système de santé en Algérie ?
Le système de santé algérien actuel est fragmenté et complexe. Il bouillonne et traverse depuis des années une crise structurelle multidimensionnelle, marquée par :
- Une transition démo-épidémiologique et sociale accélérée (explosion des maladies chroniques, du cancer, des accidents, des problèmes d’environnement et de santé mentale par exemple),
- Une offre de soins généreuse mais inégalement répartie, non coordonnée et peu régulée, avec une croissance rapide du secteur privé,
- Une dépense de santé en hausse, mais sans efficience ni pilotage stratégique. Personne ne connait la dépense nationale de santé réelle et cela depuis près de 20 ans, les estimations sont toutes approximatives fautes de CNS.
- Un niveau devenu élevé de paiement direct des ménages, qui creuse les inégalités d’accès et aggrave les frustrations
- Une médicalisation, marchandisation et financiarisation accélérée avec, en parallèle, un recul relatif de la prévention, de l’action sur les déterminants de la santé et de la coordination intersectorielle même si les intentions de faire mieux ne manquent pas.
Les réformes partielles successives ont échoué faute de vision et de gouvernance d’ensemble, de données fiables et d’évaluation explicite et rigoureuse des problèmes, des priorités et des résultats. Décider sans données fiables, réformer sans évaluation, financer sans visibilité : le
système de santé algérien ne peut plus se le permettre.
Il est urgent de repenser collectivement la politique nationale de santé en articulant équité, efficacité, durabilité financière et transparence. Cela implique de sortir de la gestion purement administrative, du mimétisme technocratique et de la marchandisation des soins. IL est temps
d’ancrer les décisions dans des données solides, des besoins évalués, une planification décentralisée et une gouvernance responsable.
Comment les économistes de la santé peuvent-ils contribuer à relever ces défis ?
Ils n’ont pas de baguette magique ni de pouvoir de décision. Seuls, ils ne peuvent absolument rien. Cependant ils ont un rôle crucial à jouer sur au moins trois plans en concertation avec les autres disciplines :
- Diagnostiquer et documenter les faiblesses structurelles du système de santé (efficience, financement, équité, répartition et gestion des ressources) avec des outils d’analyse robustes.
- Éclairer les choix publics : quels investissements prioritaires ? quelle nouvelle articulation entre public et privé ? quelles sources et modalités de financement ? quel impact des paiements directs ? quelles formes de contractualisation ? Quels enseignements des expériences des autres systèmes et pays ?
- Proposer des réformes viables, basées sur des données solides, des anticipations et des scénarios réalistes, incluant par exemple des modèles de financement mixtes, une évaluation rigoureuse des prestations, des technologies et des produits, et des mécanismes de régulation du marché pharmaceutique.
Depuis des années, j’insiste sur la nécessité de former, outiller et insérer l’analyse économique dans les processus de concertation, planification et décision à tous les niveaux, en lien avec les autres disciplines (sciences médicales, santé publique, droit, sciences sociales,
informatique, technologies…).
L’économie de la santé ne se résume pas à une logique comptable. Loin de là. Elle ne dit pas seulement combien ça coûte, mais pour qui, pourquoi, et avec quels résultats. Elle interroge le rapport entre les besoins et les réponses, entre les ressources mobilisées et les résultats produits pour la population, entre l’investissement réalisé et l’impact sur la santé. Elle éclaire les choix, alerte sur les déficits et les dérives,
oriente les réformes et les mesures.
Comment financer des approches innovantes comme la médecine de précision en oncologie dans un pays comme l’Algérie ?
Il faut investir dans l’innovation thérapeutique et médicale qui a de multiples visages et formes. Cela est certain. Toutefois tout ce qui est nouveau n’est pas forcément une innovation à valeur ajoutée certaine dans notre contexte. L’innovation sans évaluation, c’est une promesse sans boussole. L’innovation dument évaluée n’est pas un luxe. Encore faut-il créer les conditions systémiques, l’écosystème qui donne du sens et met l’innovation à la portée des patients, des professionnels et du pays.
En oncologie, la médecine de précision est une avancée majeure, elle n’en est qu’à ses débuts. Elle soulève des enjeux éthiques, scientifiques et économiques :
Les coûts sont élevés, les résultats incertains à grande échelle, et les inégalités d’accès importantes.
L’expérience algérienne montre que l’accès aux médicaments anticancéreux a été souvent été tardif, inégal et mal planifié, avec des pénuries fréquentes et une dépendance aux importations.
Les choses sont en train de changer positivement et rapidement : les budgets sont augmentés, des nouveaux guides et plans sont adoptés, la production locale et les partenariats sont encouragés. Reste à assurer la qualité, au-delà de la quantité.
L’addition financière reste cependant lourde et le sera encore plus avec toutes les innovations thérapeutiques à l’horizon. Le pays a besoin d’une grande capacité nationale d’évaluation médico-économique objective des nouvelles approches, technologies et produits de santé pour
faire des choix stratégiques et des investissements optimaux.
L’Algérie, tout comme de nombreux pays émergents, a besoin de plus d’innovation, de créativité et d’émulation. Le pays a certainement besoin de plus de “health startups” mais surtout de services de santé plus solides et interconnectés : institutions capables de piloter l’innovation, former et encourager les acteurs, réguler les prix, et rendre des comptes.
La médecine de précision n’est pas la panacée. Elle est utile peut réussir en Algérie si elle s’intègre dans une stratégie nationale coordonnée, pilotée par des institutions crédibles et fondée sur des données fiables. Cela suppose :
- Une gouvernance claire et une collaboration renforcée entre les ministères, la CNAS, les prescripteurs, les chercheurs et les industriels ;
- Des protocoles cliniques adaptés, validés localement, et intégrant les dimensions éthiques, sociales et économiques ;
- Une évaluation médico-économique rigoureuse des innovations introduites, pour en garantir le bon usage, la soutenabilité et l’équité d’accès ;
- Un cadre réglementaire stable pour le financement, le remboursement et la propriété des données de santé ;
- Enfin, un investissement dans la formation des professionnels et le renforcement des infrastructures et des plateformes de diagnostic moléculaire et génomique.
La clé sera de ne pas opposer innovation et équité, mais de créer un cadre qui favorise les deux, de manière réaliste et progressive.
Pensez- vous que la formation en économie de la santé est suffisante et bien développée en Algérie pour contribuer à relever les défis du système de santé algérien ?
Les économistes de la santé ont un rôle stratégique à jouer pour éclairer les décisions dans un système en tension. Leur contribution porte à la fois sur le diagnostic des déséquilibres structurels, l’évaluation des politiques et des investissements, et la proposition de réformes
économiquement soutenables et socialement justes.
Mais qui fait appel à eux pour contribuer et apporter leur pierre dans ces domaines ? Combien d’économistes exercent dans les entités de régulation, de planification, de financement, de production et de gestion des services et produits de santé ? Actuellement, cette discipline reste plutôt marginale dans les cursus de sciences économiques et dans les formations en médecine, santé publique ou gestion hospitalière. Quelques pôles, et initiatives dynamiques existent dans les secteurs public et privé, mais ils demeurent insuffisants face aux défis et besoins de notre système de santé et de protection sociale.
On observe toutefois un intérêt croissant dans les formations en pharmacie, en particulier autour de la pharmaco-économie et de l’évaluation des technologies de santé (HTA). Cela s’explique par la montée en puissance des payeurs et de la régulation du médicament, l’intérêt croissant des autorités sanitaire pour l’intégrer dans les discussions tarifaires notamment pour les pathologies coûteuses, l’évolution des exigences et des normes internationales, la volonté de certains industriels et entreprises pharmaceutiques d’anticiper les arbitrages budgétaires à venir et enfin les opportunités d’emplois nouveaux pour les pharmaciens Il est toutefois important de distinguer les deux champs :
La pharmaco-économie qui s’intéresse principalement à l’efficience comparative des produits de santé et technologies médicales. Elle aide à comparer les coûts (directs, indirects, intangibles) et les résultats cliniques, économiques ou sociaux des interventions médicales, notamment des produits pharmaceutiques.
Elle est utilisée pour orienter les politiques de remboursement et de tarification, définir les listes de médicaments essentiels, négocier les prix avec les industriels, guider les décisions cliniques ou les recommandations thérapeutiques. Elle relève davantage de l’économie des soins.
L’économie de la santé, plus large, interroge l’allocation des ressources pour les déterminants de la santé y compris les soins médicaux, les critères des priorités, les sources et modalités de financement, les couts des services et des produits, les inégalités d’accès, les modèles de gouvernance et d’incitations, les relations industrie-commerce-santé, la structure des dépenses des ménages, ou encore les relations public-privé. Il faut souhaiter que ces deux approches se développent de manière complémentaire en Algérie.
Les besoins sont immenses, les déficits analytiques patents, et les enjeux de soutenabilité, d’équité et d’efficience ne pourront être relevés sans une génération de professionnels bien formés, capables de mobiliser ces outils dans un cadre pluridisciplinaire et opérationnel.
Quelles sont les grandes tendances et défis à venir pour l’économie de la santé en Algérie ?
Trois dynamiques clés vont marquer les prochaines années :
- La soutenabilité financière du système, dans un contexte post-rente hydrocarbures où les dépenses de santé augmentent plus vite que les recettes disponibles. Sans anticipation des équilibres financiers de notre système de santé et de protection sociale, les risques sont immenses.
- L’essor technologique et numérique, avec des opportunités fabuleuses (nouvelles thérapies, télémédecine, e-santé, intelligence artificielle, IA) mais aussi des risques énormes. Risques de fragmentation, de confidentialité, d’exclusion numérique ou de médicalisation excessive. Il faudra repenser tous les modèles actuels de formation des professionnels de la santé, de financement et de délivrance des soins tant dans le secteur privé que public. Un immense chantier…
- La transformation du rôle de l’État, qui devra évoluer vers un régulateur stratégique, garant de l’équité, de l’efficience et de la pérennité, plutôt qu’un simple administrateur, financeur et fournisseur de soins. Y sommes-nous préparés ?
L’économie de la santé devra accompagner ces mutations par :
- Une production régulière de données en utilisant les nouvelles technologies (comptes de santé et de la protection sociale, dépenses des ménages, efficience hospitalière, mesure des performances des structures publiques et privées de santé, calcul des couts réels, données réelles médico-économiques,..),
- La mise en place d’une culture de l’évaluation et de la reddition de comptes, par exemple institutionnaliser les comptes nationaux de la santé et un cadre HTA national, transparent et contextuel
- La focalisation sur les priorités nationales d’évaluation, en commençant par les domaines à fort impact budgétaire et sanitaire’
- Une concertation ouverte avec les citoyens et patients, les professionnels et les partenaires économiques et sociaux pour une anticipation, une planification et une gestion éclairée des ressources nationales affectées à la santé. Vous savez, les systèmes de santé s’effondrent quand on oublie de compter ce qui compte.
A mon avis, l’ancrage de l’économie de la santé dans les politiques publiques algériennes nécessite un effort de structuration à la fois intellectuel, technique et institutionnel.
Cela suppose de promouvoir une recherche contextualisée, des formations pluridisciplinaires de qualité, une culture de l’évaluation rigoureuse et une utilisation effective des outils économiques et numériques dans la planification, la gestion et la régulation.
Le passage d’une logique de dépense à une logique de valeur en santé est plus qu’un impératif technique : c’est un choix qui s’impose à nous tous.
D.K.
