Au-delà des blessures physiques, les incendies peuvent laisser des séquelles psychologiques durables. Le Syndicat national algérien des psychologues cliniciens (SNAPSY) publie un guide pratique destiné à encadrer l’accompagnement des victimes, des enfants et des familles endeuillées, de l’urgence jusqu’au suivi à long terme.
Les conséquences d’un incendie ne s’arrêtent pas une fois les flammes éteintes. Le choc, la peur, la perte d’un proche, du logement ou des moyens de subsistance peuvent entraîner des réactions psychologiques qui apparaissent immédiatement ou plusieurs jours, voire plusieurs semaines après la catastrophe.
Dans un guide consacré à l’intervention psychologique lors des crises liées aux incendies, le Syndicat national algérien des psychologues cliniciens (SNAPSY) rappelle que la priorité, dans les premières heures, n’est pas d’engager une thérapie du traumatisme, mais de sécuriser, stabiliser et accompagner la personne.
Les premières heures : sécuriser avant de soigner
Après un incendie, une victime peut être en état de choc, confuse, silencieuse, très agitée, en pleurs, en colère ou incapable de prendre des décisions simples. Certaines peuvent également paraître détachées émotionnellement ou avoir l’impression que ce qu’elles vivent est irréel.
Selon le SNAPSY, ces réactions ne signifient pas systématiquement qu’un trouble psychologique est installé. Les premiers secours psychologiques doivent d’abord répondre aux besoins essentiels : sécurité, apaisement, informations fiables et contact avec les proches.
Le psychologue doit écouter sans forcer la victime à parler et éviter de lui demander de raconter immédiatement et en détail les scènes traumatisantes. L’intervention précoce vise d’abord la stabilisation et non la récupération forcée des souvenirs.
Écouter sans minimiser la souffrance
Le syndicat recommande aux professionnels d’utiliser des paroles simples et réalistes, telles que : «Je suis là pour vous écouter et vous aider» ou «Prenez votre temps, vous n’avez pas besoin de parler de tout maintenant».
À l’inverse, certaines expressions, même prononcées avec de bonnes intentions, sont à éviter, notamment «Soyez fort», «C’est fini», «Vous devez oublier» ou «Tout ira bien». Elles peuvent donner à la victime le sentiment que sa souffrance est minimisée et freiner son expression émotionnelle.
Enfants : des signes parfois difficiles à reconnaître
Les enfants constituent une catégorie particulièrement vulnérable. Leur traumatisme ne se manifeste pas toujours par des paroles. Il peut se traduire par des cauchemars, une peur de dormir, une énurésie, une forte dépendance aux parents, de l’agressivité, des troubles de concentration ou encore une peur persistante du feu, de la fumée ou de certains bruits.
Le SNAPSY recommande de ne pas les forcer à raconter ce qu’ils ont vécu. Le jeu et le dessin peuvent notamment être utilisés en fonction de leur âge, tout en maintenant auprès d’eux la présence d’un adulte sécurisant.
Deuil et culpabilité : des réactions à surveiller
Chez les familles ayant perdu un proche, les pleurs, la colère, le silence, l’incrédulité ou l’effondrement émotionnel peuvent faire partie des réactions normales du deuil.
Une vigilance particulière est toutefois nécessaire en cas de culpabilité intense et persistante, de sentiment que la vie n’a plus de sens, d’idées suicidaires ou d’incapacité importante à fonctionner au quotidien.
Le guide évoque également la «culpabilité du survivant». Une personne ayant échappé à l’incendie peut se sentir coupable d’avoir survécu alors que d’autres ont perdu la vie. Des cauchemars, des souvenirs intrusifs, une hypervigilance, des troubles du sommeil ou une peur intense peuvent alors apparaître.
Des symptômes qui peuvent survenir après plusieurs jours
Le retour au calme ne signifie pas nécessairement la fin du traumatisme. Dans les jours qui suivent, certaines victimes peuvent développer de l’insomnie, de l’anxiété, de la colère, une perte d’appétit, des cauchemars ou des souvenirs répétitifs de l’incendie.
La peur de retourner chez soi ou une réaction intense à l’odeur de fumée, au feu ou à l’électricité peuvent également apparaître.
Le SNAPSY souligne l’importance de la psychoéducation, afin d’expliquer aux victimes que certaines réactions peuvent survenir après un événement traumatique. Il recommande toutefois de ne pas annoncer prématurément à une personne qu’elle développera un trouble de stress post-traumatique.
Quand consulter ?
Une prise en charge psychologique spécialisée devient nécessaire lorsque les symptômes sont sévères, persistent ou perturbent fortement la vie quotidienne.
Une attention particulière doit être accordée aux cauchemars persistants, aux souvenirs intrusifs, à l’évitement, à l’hypervigilance, aux crises de panique, à la dépression, à l’isolement, aux troubles durables du sommeil ou à la consommation de substances pour faire face à la situation.
Le SNAPSY rappelle également qu’il ne faut pas diagnostiquer systématiquement un état de stress post-traumatique chez toutes les personnes exposées à un incendie. L’évaluation doit prendre en compte les symptômes, leur intensité, leur durée et leur impact sur le fonctionnement de la personne.
Une prise en charge qui doit durer
Pour les psychologues cliniciens, le suivi ne doit pas se limiter aux premières heures ou aux premiers jours. Une fois l’urgence passée et l’attention médiatique retombée, certaines souffrances peuvent persister ou apparaître.
Le suivi doit donc s’inscrire dans la durée, avec une évaluation régulière et une orientation vers des soins spécialisés lorsque cela est nécessaire.
Une intervention urgente est notamment requise en cas de risque ou de tentative de suicide, de menace envers autrui, de perte du contact avec la réalité, de confusion persistante, de comportement dangereux, de symptômes dissociatifs sévères ou d’incapacité à prendre soin de soi ou de son enfant.
Les psychologues doivent également être protégés
Le guide attire enfin l’attention sur les risques auxquels sont exposés les professionnels eux-mêmes. L’écoute répétée de récits de décès, d’enfants blessés, de familles endeuillées et de scènes d’incendie peut provoquer une traumatisation secondaire.
Fatigue émotionnelle, irritabilité, troubles du sommeil, sentiment d’impuissance, détachement émotionnel ou épuisement professionnel peuvent notamment apparaître.
Le SNAPSY préconise ainsi la rotation des équipes, des périodes de repos, une supervision professionnelle, des espaces de débriefing sécurisés et un soutien entre intervenants.
D. K.
